Potinæ
Written 1896-01-01 - 1896-01-01
Faut-il, hélas ! que tout périsse ?
Où vont les rubans de nourrice
Quand c'est fini des nourrissons ?
Ces rubans au vol long et large
Qui semblent d'un navire au large
Les voiles pleines de frissons.
Ces rubans qui font irisées
Les terres des Champs-Élysées
Dont le banc aime à s'en fleurir ;
Et qu'on voit en folles couronnes,
Autour du front des Beauceronnes,
Et des Bourguignotes courir.
Ces rubans dont les exégèses
Sont, par les loueuses de chaises,
Refaites de coques en plis ;
Et que les vendeuses d'oublies.
De réminiscences remplies,
Sauront préserver de l'oubli.
Ces rubans formant des coiffures
Qui semblent pleines de levures
Et paraissent un chapiteau ;
Ruchés pots-pourris éclectiques
Dont les compromis esthétiques
Errent du hennin au gâteau.
Ces rubans arrangés en tourte,
Dont la comète semble courte
Quand elle s'éteint sur le sol ;
Et qui déterminent les castes
Par ombelles plus ou moins vastes
Du champignon au parasol.
Ces rubans, par flots, par orgie
Sans nom, sans étymologie,
Sans précédent et sans raison.
Que la payse s'évertue
A porter, comme une tortue
Porte sur son dos sa maison.
Ces rubans dont la résultante
Sans doute est d'étendre une tente
Portative, un toit vermillon
Sur. le nez du bébé qui tette,
A l'abri du kiosque-tête
De sa nourrice-pavillon.
Ces rubans, couleur confiture,
Par qui l'accident de voiture
Est quelquefois déterminé,
Mais que l'on voit sur un refuge
Surnager, ainsi qu'un déluge
Est par une arche dominé.
Ce ruban qui prend à l'élytre,
Au fez, au turban, à la mitre,
A la tiare, au pschent doré,
Pour en faire ce bonnet vôtre,
Le bonnet rond, rond comme l'autre,
Le bonnet carré fut carré.
Ces rubans, qu'à cela ne tienne,
Qui font travailler Saint-Étienne
Et des légions de canuts
Dont le cœur, rempli d'anathème
Pour tes patronnes, au moins t'aime
O troupeau de reines Canuts.
Car, hélas ! un jour, si, traîtresses,
A l'exemple de vos maîtresses
Qui désertent par million,
Pour une mode qui nous lèse
Et donne des faux airs d'Anglaise
Aux dames même de Lyon !
Comme ces mamans rien-qui-vaille,
Si vous reniez soie et faille,
Nous, métiers, que deviendrons-nous
Quand vous trouverez surannées
Vos caboches enrubannées,
Qui nous nourrissent, ô nounous ?
Mais quand elles vont vers leurs chaumes
Redemander à d'autres mômes
De quoi retourner à Paris,
Que font dans l'ennui de l'armoire
Ces rubans de soie et de moire
Qui ressemblaient à des paris ?
Car elles remportent par aunes,
Par empans, par pans et par zones,
De ces rubans désorbités,
Par stades, milles, verstes, lieues
Roses, lilas, jaunes et bleues,
Spectres solaires débités.
Mais, pour une autre nourriture,
Quand elles vont donner pâture
A de petits Lutéciens,
Jamais leur chef ne rapatrie
Au cher Palais de l'Industrie
Les diadèmes anciens.
Et, définitivement sèches,
Quand au foyer, revêches, rèches,
Ramenant de nouveaux rubans
Bons à faire mourir d'envie,
Elles viennent finir leur vie
Au pas des portes, sur leurs bancs ;
Lorsque, porteuses de cagnottes.
Beauceronnes et Bourguignotes
S'en retournent vers leur pays,
Quel est le sort des bandeaux amples
Qui s'élevaient comme des temples
Devant nos regards ébahis ?
Bandeaux qui sur les pèlerines
Épanchaient leurs fleurs purpurines ;
De tous les feux, de tous les tons,
Et dont aimaient l'ardeur qui bouge
Les débitants de ballon rouge
De cerceaux et de mirlitons.
Jamais plus, pour aucuns dimanches,
Rien n'en palpite sur leurs manches
Ni sur celles de leur marmot ;
C'est affaire entre elle et leur coffre,
Et Dieu lui-même, à qui je l'offre,
N'est pas du secret de ce mot.
A moins que, gardant pour la pierre
Et la nuit du fond de leur bière
La bandelette aux tours soyeux,
Le Seigneur bon n'ait fait des limbes
Pour l'éternité de ces nimbes
Dérisoires, fous et joyeux !