Pour la victoire

By Raymond Tailhède

Written 1887-01-01 - 1926-01-01

Muses, favorisez au chant nouveau que j'orne,

Et pour qu'il soit de vous l'honneur que je vous rends

De vos dons embaumez ma lèvre à pleine corne,

Vierges sourdes au cri des honteux ignorants.

Celui qui ne sait point par la vertu du Nombre

En accordant la lyre élever des cités,

Comme Amphion, et comme Orphée étendre l'ombre

Mouvante des forêts, et des fauves domptés

Écarter la fureur qui gronde en leurs repaires,

Les dieux ne furent pas bienveillants à ses pères.

Muses, ne craignez point d'accompagner mes pas

Si j'ai du Pythien bien suivi les combats,

Laquelle parmi vous n'a ma course guidée,

O neuf sœurs, redressant en ma droite irritée

Une flèche du sang de Nessus empestée,

Et ces cordes au fût qui ne se rompent pas ?

Désarmez notre bras, car la victoire est sûre,

Et sur la lyre seule affermissez nos doigts.

Je pourrai maintenant, de la plus haute voix,

Suivre de l'harmonie une égale mesure.

Toi qui, mettant le char dans le cercle des signes,

Et de la même ardeur que faisait Apollon,

N'as laissé ses chevaux battre aux traces indignes

D'un autre Phaéthon ;

Qui, mené par l'Aurore et les Heures compagnes,

Des barrières du jour aux portes de la nuit,

As tout l'éclat du ciel versé sur nos campagnes

En toi-même produit ;

La mer qui te reçoit après t'avoir vu naître,

De ce nouveau soleil a les feux retenus,

Certaine que par toi doive encore apparaître

Et par elle Vénus !

Trois fois, ô Moréas, heureux ! Vois, la Victoire

A repris son honneur aux lauriers attaché :

Si ce n'est point de toi, qui donc a cette gloire

De l'avoir recherché ?

Ce n'est point pour léguer aux ondes égéennes

Son nom, ni pour l'éclat d'un sort injurieux,

Que du Plessys unit l'aile d'Icare aux siennes,

Porté jusques aux cieux ;

Mais plus près de Phébus que le fils de Dédale,

Il n'appréhende point de sa témérité,

Car il passe Neptune et la chance inégale

Du vol qu'il a tenté.

Et moi, n'ai-je donc pas, au bord doré du Phase,

Conquérant de la pourpre arrachée au bélier,

Fait mugir les taureaux dont le naseau s'embrase,

Sous mon poing meurtrier ?

Pour satisfaire au vœu des prochaines années,

Si de l'Aulide encor je détourne mes pas,

La fausse fermeté des roches Cyanées

Ne les bornera pas.

J'aime la Vérité, c'est pourquoi je vous loue

Qui les Muses avez prises dans vos maisons,

Qui seuls voyez leurs yeux fleurir et sur leur joue

D'immortelles saisons.

Vous, des antiques voix rivaux et moi troisième,

Après Pindare, et trois ensemble combattants,

Ensemble nous savons vaincre par le temps même

L'éternité du Temps.