Pour madame

By Jean de La Fontaine

Written 1658-01-01 - 1694-01-01

Pendant le cours des malheurs

Qu'enfante une longue guerre,

L'Olympe ému de nos pleurs

Voulut consoler la terre :

Il fit naître la beauté

Qui tient Philippe arrêté,

Beauté sur toutes insigne :

D'un présent si précieux

Si la terre étoit indigne,

C'est un don digne des cieux.

Des trésors du firmament

Cette princesse se pare,

Et les dieux, en la formant,

N'ont rien produit que de rare ;

Ils ont rendu ses appas

L'ornement de nos climats,

Et la gloire de notre âge.

Le conseil des immortels

Augmenta par cet ouvrage

Les honneurs de ses autels.

Elle reçut la beauté

De la reine de Cythère,

De Junon la majesté,

Des Grâces le don de plaire ;

L'éclat fut pris du Soleil,

Et l'Aurore au teint vermeil

Donna les lèvres de roses :

Lorsque d'un mélange heureux

Le ciel eut uni ces choses,

Il en devint amoureux.

La Tamise sur ses bords

Vit briller et disparaître

Le riche amas des trésors

Qu'à peine elle avoit vus naître ;

Elle eut honte qu'un objet,

De tant de vœux le sujet,

Cherchât une autre demeure :

Heureuse, si pour toujours

Le ciel eût à la même heure

Cessé d'éclairer son cours !

Les Anglois virent partir

La princesse et tous ses charmes,

Sans qu'elle pût consentir

Qu'on la rendît à leurs larmes :

Ces peuples, avant ce jour,

Glorieux de son séjour,

Se croyoient seuls dignes d'elle :

Ils le croyoient vainement,

Car la France est d'une belle

Le véritable élément.

Bientôt, selon nos désirs,

Nous en devînmes les hôtes :

Une troupe de Zéphyrs

L'accompagna dans nos côtes :

C'est ainsi que vers Paphos

On vit jadis sur les flots

Voguer la fille de l'onde,

Et les Amours et les Ris,

Comme gens d'un autre monde,

Étonnèrent, les esprits.

Telle vint en ce séjour

La merveille que je chante

Elle crût, et notre cour

Reprit sa face riante :

Autant, que Mars florissoit,

Amour alors languissoit,

Levant à peine les ailes ;

L'astre né chez les Anglois,

A la honte de nos belles,

Le rétablit dans ses droits.

Que de princes amoureux

Ont brigué son hyménée !

Elle a refusé leurs vœux ;

Pour Philippe elle étoit née

Pour lui seul elle a quitté

Le Portugais indompté,

Roi des terres inconnues,

Le voisin du fier croissant,

Et de nos Alpes chenues

Le monarque florissant.

Philippe est un bien si doux,

Que c'est le seul qui l'enflamme ;

Sous les cieux que voyons-nous

Qui soit du prix de son âme ?

Les héritières des rois

Ont souhaité mille fois

D'en faire la destinée ;

C'est un plus, glorieux sort

Que de se voir couronnée

Reine des sources de l'or.

Mais si son cœur est d'un prix

Pour qui la terre est petite,

L'objet dont il est épris

N'est pas d'un moindre mérite ;

Si sa beauté le surprit,

Des grâces de son esprit

De jour en jour il s'enflamme,

La princesse tient des deux

Du moins autant par son âme

Que par l'éclat de ses yeux.

Ils sont joints ces jeunes cœurs

Qui du ciel tirent leur race :

Puissent-ils être vainqueurs

Des ans par qui tout s'efface !

Que de leurs désirs constants

Dure à jamais le printemps

Rempli de jours agréables !

O couple aussi beau qu'heureux !

Vous serez toujours aimables ;

Soyez toujours amoureux.

Que de vous naisse un héros

Dont les palmes immortelles

Ne donnent aucun repos

Aux nations infidèles :

Que le fruit de vos amours

Égale aux herbes leurs tours,

Mette leurs villes en cendre ;

Et puisse un jour l'univers

Devoir un autre Alexandre

Au Philippe de mes vers !