Pour mignon

By Jean de La Fontaine

Written 1656-01-01 - 1696-01-01

Petit chien, que les destinées

T'ont filé d'heureuses années !

Tu sors de mains dont les appas

De tous les sceptres d'ici-bas

Ont pensé porter le plus riche ;

Les mains de la maison d'Autriche

Leur ont ravi ce doux espoir :

Nous ne pouvions que bien échoir.

Tu sors de mains pleines de charmes :

Heureux le dieu de qui les larmes

Mériteraient, par leur amour,

De s'en voir essuyer un jour !

De ces mains, hôtesses des grâces,

Petit chien, en d'autres tu passes

Qui n'ont pas eu moins de beauté,

Sans mettre en compte leur bonté.

Elles te font mille caresses :

Tu plais aux dames, aux princesses ;

Et si la reine t'avoit vu,

Mignon à la reine aurait plu.

Mignon a la taille mignonne ;

Toute sa petite personne

Plaît aux Iris des petits chiens,

Ainsi qu'à celles des chrétiens.

Las ! qu'ai-je dit qui te fait plaindre ?

Ce mot d'Iris est-il à craindre ?

Petit chien, qu'as-tu ? dis-le-moi :

N'es-tu pas plus aise qu'un roi ?

Trois ou quatre jeunes fillettes

Dans leurs manchons aux peaux douillettes

Tout l'hiver te tiennent placé ;

Puis de madame de Crissé

N'as-tu pas maint dévot sourire ?

D'où vient donc que ton cœur soupire ?

Que te faut-il ? un peu d'amour.

Dans un côté du Luxembourg,

Je t'apprends qu'Amour craint le suisse ;

Même on lui rend mauvais office

Auprès de la divinité

Qui fait ouvrir l'autre côté.

— Cela vous est facile à dire,

Vous qui courez partout, beau sire ;

Mais moi… — Parle bas, petit chien ;

Si l'évêque de Bethléem

Nous entendoit, Dieu sait la vie.

Tu verras pourtant ton envie

Satisfaite dans quelque temps.

Je te promets à ce printemps

Une petite camusette,

Friponne, drue et joliette,

Avec qui l'on t'enfermera ;

Puis s'en démêle qui pourra.