Pour plusieurs abolis

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1901-01-01 - 1901-01-01

Des midis d'ombre et d'or aux crépuscules roses,

De la gaieté de l'aube à l'horreur de la nuit,

Au cours des jours passés où traîna mon ennui,

J'ai donné mon cœur vierge à la beauté des choses.

J'ai crié mon amour aux paysages fous,

Au vent paroxysmal, aux fureurs des marées,

Et je l'ai dit tout bas aux placides soirées

Dont la sérénité fait plier les genoux.

Mon cœur s'est répandu sur la splendeur des villes,

Mon cœur s'est répandu sur les livres ouverts ;

Les sciences, les arts, la musique, les vers

L'ont pris et l'ont repris dans leurs trames subtiles ;

Des voix l'ont pris ; il s'est noyé parmi les eaux

Troublantes qui stagnaient en d'étranges prunelles,

Et le contour du marbre ou des lignes charnelles

Et l'âme des parfums l'ont eu dans leurs réseaux.

Si tu le veux, mon cœur, cherche-le parmi l'œuvre

Multiple que créa sur terre la Beauté,

Dans sa toute-puissance et sa subtilité,

Et qui par mille bras me tient comme une pieuvre…

Ou plutôt, si tu veux ce cœur toujours fermé,

Au lieu de le chercher parmi tout ce que j'aime,

Toi que je n'aime pas, sois la Beauté toi-même,

Sois le dieu ! tu seras aussi le bien-aimé.