Préface

By Félix Arvers

Written 1833-01-01 - 1833-01-01

O toi ! mon premier né, qu'une amour maternelle

A nourri de son lait et couvé de son aile,

Qui grandis sans effort, enfanté librement,

A mes heures de calme et de recueillement ;

Avant de te livrer, pauvre enfant, aux orages

De cette mer houleuse et féconde en naufrages.

Et de t'abandonner à la grâce de Dieu,

Que je te parle encor, que je te dise adieu !

Hélas ! je ne sais pas à quelles destinées

Dieu réserve la part qu'il ma faite d'années,

Et s'il ne voulut pas, aux flancs qui t'ont porté.

Accorder la puissance et la fécondité.

Quoiqu'il puisse advenir, dût-il sur cette terre

Te laisser cheminer obscur et solitaire,

Ou, comme au vieux Jacob, daignât-il m'envoyer

Douze fils grands et beaux s'ébattre à mon foyer.

C'est sur toi que je veux, sur toi, tête chérie,

Verser tous les trésors de mon idolâtrie !

Dieu pourra m'en donner qui seront plus parfaits,

Mais, nous autres parens, nous sommes ainsi faits ;

Nous avons par momens d'étranges préférences :

C'est sur toi que j'ai mis toutes mes espérances,

Comme ces vieux barons, prévenus en secret

Pour un coquin de fils, pilier de cabaret.

Pâture d'usuriers et coureur de Julies,

Qui trouvaient une excuse à toutes ses folies,

Sans pouvoir de cela donner d'autre raison

Sinon que c'était lui l'aîné de sa maison.

Et cependant voilà que pour une fumée,

Pour l'éclair d'un instant qu'on nomme renommée,

Pour vouloir follement attacher à mes pas

Un misérable bruit que l'on n'entendra pas.

J'ai troublé le repos de ta douce retraite,

J'ai découvert à tous ta nudité secrète,

Et déchiré le voile où tu t'étais caché,

Comme une belle esclave au milieu d'un marché.

Au moins, pauvre petit, avant que je t'envoie,

Ainsi que ces enfans de la vieille Savoie,

Faire ton tour du monde, et que jusqu'au chemin

J'aille te reconduire en te donnant la main.

N'as-tu rien oublié de ton petit bagage ?

Perdu dans cette foule, ignorant son langage,

Le début sera rude, et je dois t' avertir

Que bien long-temps peut-être il te faudra pâtir ;

Mais contre leur mépris et leur indifférence,

Sois homme de courage et de persévérance,

Crains toujours le bon Dieu, reste honnête garçon,

Et suis toujours ta route en chantant ta chanson.

Il en passera bien qui n'y prendront pas garde,

Mais il n'en faut qu'un seul qui s'arrête et regarde,

Pour que tous aussitôt s'en viennent se presser

Pour entendre ta vielle et pour te voir danser.

C'est le commencement de plus d'une fortune ;

Enfin, l'on ne sait pas ! peut-être il en est une

Qui t'attend toute prête, et que tu trouveras

Un beau jour à ta porte et t'ouvrant ses deux bras.

Hélas ! hélas ! que dis-je ? illusion d'un père

Qui croit ce qu'il désire et voit ce qu'il espère !

Mon fils, nous sommes nés dans un siècle maudit,

Où l'amour de la force a perdu son crédit ;

Une morte-saison d'art et de poésie,

Où le désir de l'or, avide frénésie.

Au fond du cœur de l'homme est venu comprimer

Tous les nobles penchans qui voudraient y germer.

Notre âge est une ville aux murs de cent coudées,

Les fossés sont pleins d'eau, les portes bien gardées,

Et l'art, pauvre proscrit, n'y peut, comme Sinon,

Pénétrer que par ruse et sous un autre nom.

Jusqu'au moment peut-être où Dieu fera descendre

Des monts de Thessalie un nouvel Alexandre,

Un de ces hommes forts qu'il a, dès le berceau,

Marqués lui-même au front, et scellés de son sceau ;

Qui, repoussant du pied toute ruse vulgaire.

Viendra contre ces murs pousser son char de guerre.

Et sur ces hauts remparts fondra comme un vautour.

Dans son ardente serre étreignant chaque tour ;

Si bien que sous ses coups les antiques murailles

Se sentent tressaillir au fond de leurs entrailles,

Et que l'art, par la brèche, entre dans la cité

Sur le char du vainqueur, debout à son côté !

C'est un garçon d'esprit qui savait son affaire,

Celui qui, tout imberbe encor, venant de faire

Un livre, premier fruit de son jeune talent.

Qui va, suivant sa route, et s'accroît en allant,

Sentit que, dans un siècle aussi peu poétique.

Pour fixer les regards de ce monde apathique.

Il fallait arborer au coin de son chapeau

Quelque chose d'étrange en guise de drapeau.

Attacha d'un seul mot et d'un seul trait de plume,

Une aigrette bizarre au front de son volume.

Et, pour sauver son nom de cette mer d'oubli.

Un beau jour inventa le fameux point sur l'i !

On s'est fort récrié : toutes les coteries

Ont assommé l'auteur de mille espiègleries ;

Mais toujours gagna-t-il ce qu'il avait voulu :

Si beaucoup ont raillé, c'est que beaucoup ont lu ;

Et dans tous ces lecteurs, plus d'une sympathie

Pour l'auteur et ses vers fut bientôt ressentie :

Le livre s'est fait jour, et pas un n'a pensé

Qu'il donnait dans un piège habilement dressé,

Et que le jeune auteur qui s'ouvrait la carrière,

Laissant crier la foule, était là par derrière,

En voyant ce que c'est que des pauvres humains,

A rire des rieurs et se frotter les mains !

Encor, lorsqu'il parut, il faut le reconnaître.

Le temps était moins rude et plus propice à naître :

De poésie et d'art les hautes questions

Avaient dans plus d'un cœur trouvé des passions :

La dispute chauffait, et la littérature

Revenait au beau temps de monsieur de Voiture,

Où quinze jours entiers Paris s'entretenait

De l'apparition d'un conte ou d'un sonnet.

Tout allait à ravir : les lettrés du parterre

Se gourmaient chaque soir pour ou contre Voltaire ;

On s'injuriait fort : nous étions galamment

Hués, siffles, honnis : enfin, c'était charmant !

On prenait garde à nous, et cette polémique

Redonnait quelque souffle au spectre académique ;

En cet heureux état Juillet nous a trouvés,

Juillet qui tua l'art sous un tas de pavés.

Ce nouvel âge d'or, temps ou chaque querelle

Avait de chauds amis prêts à lutter pour elle,

Où messieurs de l'Empire et tous les beaux esprits

Nous jetaient à l'envi la boue et le mépris.

Hélas ! il est passé, sans espoir qu'il renaisse !

— Et comme, en rappelant les jours de sa jeunesse,

Sophie Arnould parfois disait à quarante ans :

« J'étais bien malheureuse ! ah ! c'était le bon temps ! »

Quand l'aigle impérial du feu de sa prunelle

Fascinait l'univers qui tremblait sous son aile.

Quiconque au seul aspect de toutes ces splendeurs

Sentait bondir en soi quelques nobles ardeurs,

Suivait, comme un fanal, l'auréole éclatante

Qui rayonnait au front du géant sous la tente ;

Chaque cœur de jeune homme en secret tourmenté

Par quelque soif de gloire et de célébrité,

S'en venait rafraîchir le feu de son haleine

A ces flots épanchés de sa main toujours pleine.

Ainsi qu'un fleuve antique, au milieu des roseaux,

Verse éternellement le trésor de ses eaux ;

Chacun parmi les morts, sur les champs de bataille,

Finissait par trouver une armure à sa taille ;

Et le grand chef avait dans chaque nation

Un trône tout dressé pour chaque ambition.

Aujourd'hui plus d'essor : toute jeune pensée,

Dans un réseau fangeux tristement enlacée,

Veut inutilement demander à nos monts

L'air libre et pur du ciel qui manque à ses poumons.

La seule issue ouverte, étroite et méphitique,

Conduit tout droit son homme à l'antre politique,

Atmosphère pesante, où les ambitions

Luttent dans un bourbier de sales passions.

Dieu n'a pas dans mon cœur mis assez d'énergie

Pour affronter l'odeur de cette tabagie,

Et je rends un mépris bien franc et bien profond

Pour tout le pauvre bruit que ces gens-là nous font.

C'est parce qu'à leur œuvre étrange et bigarrée

Je crois que Dieu surtout refusa la durée,

Et suis un de ces gens prêts à vous soutenir

Qu'un chant de Lamartine a bien plus d'avenir,

Et même, à tout bien prendre, est cent fois plus utile

Que tout le bavardage impuissant et futile

De ces nains rabougris, passereaux d'un moment.

Qui, dans l'illusion de leur enivrement,

S' égalant à l'oiseau du maître du tonnerre,

Se font un méchant nid qu'ils prennent pour une aire ;

Parce qu'en moins d'un jour ces hommes passeront.

Et que pas un d'eux tous n'a son étoile au front.

L'heure ne saurait donc être plus mal choisie

Pour risquer au grand jour ta jeune poésie,

Et déjà je te vois, isolé, pauvre et nu,

Végéter dans la foule et mourir inconnu.

je sens ce que le siècle, en son indifférence,

A mon ambition doit laisser d'espérance,

Et j'ai su prudemment, dans mes prévisions,

Rabattre ce qu'il faut de mes prétentions.

je sais ce que je vaux, et je me rends justice ;

Aussi je n'attends pas que ton nom retentisse,

Ni que dès ton début, à tes accens vainqueurs,

Un écho se réveille au fond de tous les cœurs ;

Je n'ai point espéré qu'un boisseau de semence

Produirait dans l'année une récolte immense,

J'ai mis mes vœux moins haut : pourvu que le bon grain

Puisse de temps en temps trouver le bon terrain :

Pourvu qu'avec amour ma parole arrosée

Germe dans l'angle obscur de quelqu' humble croisée,

C'est là tout mon espoir, c'est le plus beau loyer

Dont ma peine et mes soins se puissent voir payer.

Ainsi va, mon enfant : — Que les frères d'Hélène,

Que les tièdes zéphirs, de leur humide haleine,

Te guident, ô vaisseau ! toi qui portes ici

La moitié de mon âme et mon Virgile aussi !

Puissent-ils te frayer une route facile

A travers les écueils de la mer de Sicile,

Afin que, te sachant sain et sauf, et comment

Ils t'ont fait dans Ostie aborder mollement,

J'appende à ton retour, comme une mère antique.

Une offrande votive au foyer domestique,

Et porte sur l'autel qui reçut nos adieux

Une génisse blanche en sacrifice aux Dieux !