Premier janvier

By Ferdinand Dugué

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Le Jour de l'An, notre grand'mère…

Ah ! que ce temps est loin de nous !.

Après une courte prière

De jouets couvrait nos genoux. .

Et vers ce printemps de la vie

Mon âme s'envole, ravie

Par un souvenir triste et doux !

Voilà, ce jour de grande fête,

Comment la chose se passait…

Dès le matin, notre toilette

Était achevée, on lissait

Nos longs cheveux parfumés d'ambre…

Et puis nous montions dans la chambre

Auprès du grand feu qui luisait…

La chambre où demeurait grand'mère

Était vaste avec des lambris

Et des meubles d'un goût sévère

Dont le feu dorait les tons gris ;

Flambeaux d'argent, rideaux de moire ;

Et dans l'alcôve un Christ d'ivoire

Penchant ses beaux traits amaigris !

Et cela sentait bon chez elle,

Bonne vieille aux quatre-vingts ans !…

On aurait dit une chapelle

Qui conserve une odeur d'encens…

Et puis, ce jour-là, les narines

Flairaient le parfum des pralines

Dans les cornets appétissants !…

— Bonjour, grand'mère, et bonne année…

— Mes enfants, bonne année aussi…

Venez donc à la cheminée,

Voyez comme ils ont l'air transi,

On les lève de trop bonne heure…

Et c'était charmant ! et je pleure

En me rappelant tout ainsi !…

Moi que la guerre sacrilège

A séparé des miens, hélas !

Aujourd'hui, par un temps de neige,

Seul, errant, je vais pas à pas…

A l'horizon le combat tonne

Et dans un brasier qu'il sillonne

L'obus éclate avec fracas !

Incendie ! et guerre ! et carnage !

Le jour de fête est jour de deuil !

Mais ce qui console ma rage

C'est l'espoir né d'un juste orgueil

Que de sa féroce ennemie

Le sol sacré de ma patrie

Deviendra l'immense cercueil…

Que bientôt ce Dieu des armées

Qu'invoquent Guillaume et consorts

Des hordes par nous décimées

Aura brisé les vains efforts,

Et que succombant sous l'épreuve,

L'Allemagne orpheline et veuve

Par monceaux pleurera ses morts !

Sois maudite, Allemagne immonde,

Race d'espions et de bourreaux,

Fléau déchaîné sur le monde

Par Bismark le sanglant héros !

L'une de tes mains tue et vole,

L'autre incendie et le pétrole

Met une sinistre auréole

Aux exploits de tes généraux !