Première veille

By René-François Sully Prudhomme

Written 1878-01-01 - 1878-01-01

La vérité n'admet qu'un studieux amant :

Je m'arme pour savoir ! Je fourbis la cuirasse

Que l'ombre déshonore et que la rouille encrasse,

Et j'aiguise le dard qui s'émousse en dormant.

Certes, je bouclerai l'airain si fortement

Sur ma poitrine hostile au culte que j'embrasse,

Que l'armure sévère y marquera sa trace

Plutôt que d'y permettre un lâche battement.

Et dussé-je, si rien ne t'entame, ô nature,

Sphinx horrible et charmant, te prendre à la ceinture,

Et dans un cri forcé t'arracher ton secret,

Corps à corps avec toi je lutterai sans trêve !

À nous deux maintenant ! Parle, me voilà prêt,

Je ne suis plus l'Œdipe alangui par le rêve.

Seul le rêve embellit les vers !

À dépouiller de leur prestige

Les merveilles de l'univers,

Poète, quel devoir t'oblige ?

Si la nature t'apparaît

Sous tant de formes attachantes,

N'est-ce pas pour que tu la chantes

Sans attenter à son secret ?

Indigente comme un squelette

Que la chair vient d'abandonner,

L'idée incolore et muette

Aux sens n'a plus rien à donner.

Oh ! Que d'ingrats efforts te coûte

Le vrai que tu n'atteins jamais !

Qui donc me dit ce que je tais ?

Quel adversaire en moi m'écoute ?

Depuis que j'ai quitté les gracieux vallons

Où mes vingt ans chantaient leur peine et leur folie,

Et que pour retremper ma pensée amollie,

J'ai des pics éternels gravi les échelons,

Le front dans les brouillards et dans les aquilons,

Je glisse en trébuchant sur la glace polie,

Et me souviens parfois avec mélancolie

Des prés qui m'ont laissé de leur mousse aux talons.

Et j'ai beau me boucher des deux mains les oreilles,

J'entends monter des voix à des appels pareilles,

Indomptables échos du passé dans mon cœur :

Ce sont tous mes instincts poussant des crisd'alarme ;

En moi-même se livre un combat sans vainqueur

Entre la foi sans preuve et la raison sans charme.

Ne lis plus. Écoute ces voix ;

Laisse-toi ramener par elles

Aux grandes pentes naturelles

Où glissait ta vie autrefois ;

Nulle veille ne les supplée,

Nul enseignement ne les vaut :

Elles te l'avaient révélée

L'humble science qu'il te faut !

Tout le reste est mensonge ! Oublie.

Au fil de l'eau, vers l'horizon,

Descends avec une Ophélie

Entre deux rives de gazon.

Tu recouvreras l'espérance

Avec l'oubli des livres lus.

Que ne puis-je en ne lisant plus

Recouvrer ma jeune ignorance !

L'esprit humain jadis planait tout endormi,

Fuyant sur les hauteurs son terrestre entourage ;

Comme le somnambule, au gré d'un vain mirage,

Hante les toits, d'un pied par l'erreur affermi.

Il s'éveille, et sentant, l'œil ouvert à demi,

Sa vision sombrer dans un brusque naufrage,

Il perd toute la foi qui lui sert de courage,

Et tremble désarmé sur le gouffre ennemi.

La science a miné le vieux monde illusoire,

Et triant les débris qui jonchent la mémoire,

Elle repeuple l'âme avec des pensers vrais.

Ces blêmes vérités sortent des beaux décombres

Où gît tout ce qu'hier j'aimais et vénérais :

Eh bien ! Sur la justice interrogeons ces ombres !

La justice est un cri du cœur !

Déjà l'enfant qu'à tort tu grondes

En entend les rumeurs profondes

S'amasser contre ta rigueur ;

Dans le jeune homme au fier courage,

Quand le droit se lève outragé,

Le front a reconnu l'outrage,

Mais c'est le cœur qui l'a vengé ;

Chez l'homme où la dignité mûre

Contraint la fougue à réfléchir,

Quand le front a pesé l'injure,

C'est le cœur qui l'en fait rougir !

Ô science, prisme où se glace

Tout rayon qui passe au travers !

Je cherche un cœur à l'univers,

Et tu ne m'en dis pas la place.

Où rencontrer un point de départ et d'appui ?

Pas de commencement ! Les lois sont éternelles ;

Pas de création ! Le monde est vieux comme elles,

Et son enfantement dure encore aujourd'hui.

Or à quelle consigne obéissaient en lui,

Depuis longtemps, les lois, ces fixes sentinelles,

Avant l'éclosion des premières prunelles

Et des premiers cerveaux où l'idée en a lui ?

Mystère ! Et c'est encore un mystère insondable

Que le type suprême où tend sa forme instable,

À travers les douleurs, par de si longs essais.

L'origine et la fin me sont à jamais closes !

Et pourtant, si je veux m'en passer, je ne sais

Ni la raison des lois ni le vrai sens des choses.

Eh bien donc ! à genoux ! Rends-toi !

La science est vaine : renonce

À sa misérable réponse

Qui ne dit pas le grand pourquoi.

Des fronts las divine ressource,

La foi guide au vrai sans effort,

Comme la baguette à la source

Et comme la boussole au port.

Préfère aux livres le cilice

Des saints couronnés de lueur :

Leur sang offert avec délice

Est mieux payé que ta sueur !

Car où va la science ? Où mène

Ce fil fragile au long circuit ?

C'est pour l'apprendre qu'on le suit

De phénomène en phénomène.

Atomes éternels aux éphémères jeux,

Océan d'où la force, en des retours sans nombre,

Émerge infatigable aussitôt qu'elle y sombre,

Vous travaillez sans trouble aux destins orageux.

Je vous envie, aînés du chaos nuageux

Dont le ciel par degrés sans fin se désencombre :

Vous n'êtes pas vaincus par la froidure et l'ombre

Qui rendront tour à tour tous les astres fangeux.

Aveugles sans faillir, sous des lois nécessaires

Vous êtes ouvriers de toutes les misères

Dont les mondes ensemble accumulent l'horreur.

Et, durs également dans la chair ou la roche,

Vous ignorez la peine aussi bien que l'erreur ;

Et la mort qui nous suit jamais ne vous approche.

Que m'importe ces éléments,

Et les longs âges sans années

Où des tardives destinées

Se perdent les commencements !

Ce qui m'importe, ô ma maîtresse,

C'est que ces éléments si vieux

Soient devenus de ma tendresse

Le miroir si jeune en tes yeux ;

C'est que leurs effroyables fièvres

En caresses aient pu finir ;

C'est qu'ils soient devenus nos lèvres

Pour que nous puissions nous unir ;

Qu'importe leur passé farouche,

S'ils en ont su faire un tel bien !

Heureux, heureux, qui ne sait rien

Du mal que font l'œil et la bouche !

L'univers porte en soi d'infaillibles conseils

Dont la sagesse a l'air d'une atroce démence :

Sans âge, il fut longtemps une fournaise immense

Qui crachait son écume en tournoyants soleils.

Ces soleils ont lancé d'autres éclats pareils,

Dont la ronde à son tour se brise et recommence ;

Puis la vie a des cieux affronté l'inclémence

Et cherché des climats pour ses frêles éveils ;

L'antique masse en feu, qui n'était qu'incendie,

En se disséminant d'astre en astre attiédie,

A perdu sa fureur dans les mondes nouveaux ;

Mais c'est sur leur écorce éteinte que la flamme

Se transforme, vouée à de sombres travaux,

En force pour la lutte et pour l'angoisse en âme.

Au seuil de son âme arrêté

J'écoute son somme et j'hésite ;

Je ne sais pas si ma visite

Lui vaudrait mieux que ce Léthé…

Lui rendrai-je la trop chère ombre

D'un douloureux passé d'amour ?

Non ! Le réveil serait plus sombre,

Plus désert, par ce vain retour.

Mais si je lui montrais la gloire

Sonnant ses vers sous un laurier ?

Non ! Devant son humble écritoire

Mes clairons pourraient l'éveiller.

Si je lui montrais toute nue

La vérité qui l'a séduit ?

Elle est moins cruelle, inconnue.

Qu'il ne rêve pas cette nuit !