Prière

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Ah ! n'allons pas en longue queue,

Humiliés,

Chez ce traiteur de la banlieue

Dont vous parliez !

Fêtons notre ami, sans nul doute,

Quand sans ennuis

Il a bien parcouru sa route.

Certes, j'en suis.

Avec le vin de la vendange,

Sachons encor

Lui verser la saine louange,

Comme un flot d'or,

Et qu'alors le poëte en flamme

Reste orateur ;

Mais n'allons pas chez cet infâme

Restaurateur !

Effroi de la race latine,

Crime formel,

Sa soupe est de la gélatine

Au caramel.

On entend parmi ses hors-d'œuvre

Un cri plaintif,

Et j'aimerais mieux une pieuvre

Que son rosbeef.

Sa volaille a l'aspect lubrique,

Et ses homards

Sont bons pour des nègres d'Afrique

Aux nez camards.

Même on le compare à Procuste

Dans les journaux.

Il collabore avec Locuste

Sur des fourneaux.

Fuyons cet homme à l'esprit large,

Mais au cœur vain ;

Car c'est avec de la litharge

Qu'il fait son vin.

Craignons ses crèmes éhontées

Et les dégâts

Que feraient ses pièces montées

Et ses nougats.

Fauchant les gens, comme des herbes,

Au son des cors,

Il prétend donner de superbes

Repas de corps.

Au temps passé, nous y dînâmes

En grand gala ;

Mais il ferait bientôt des âmes

De ces corps-là.

Évitons sa cuisine atroce ;

Car, sans honneur,

On périrait chez ce féroce

Empoisonneur !