Prière a la nuit

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Du jour sœur paisible et voilée.

Qui, sur la terre consolée

Versant le baume du repos,

Couronnes ta tète étoilée

D'un diadème de pavots,

O Nuit ! pardonne si ma lyre,

Frémissant au gré du zéphyre

Parmi les saules de ces bords,

Ose un instant par ses accords

Troubler la paix de ton empire.

J'ai vu le disque étincelant

S'éteindre aux humides demeures,

Et le groupe léger des Heures

Suivre ton char en se voilant.

Tout dort ; et moi, seul, en silence,

Aux lueurs d'un pâle flambeau,

Devant ton trône je balance

Des suppliants l'humble rameau.

Je n'invoque point ton mystère

Pour aller ravir à sa mère

Une vierge au cœur ingénu,

Qui, solitaire et sans défense,

Achève, le sein demi-nu,

Son dernier songe d'innocence.

Je ne vais point d'un seuil jaloux

Tenter la roule détournée,

Et par un furtif hyménée

Venger, en dépit des verrous,

La jeune épouse condamnée

Au froid baiser d'un vieil époux.

Mes vœux sont purs. O Nuit sacrée !

Fais qu'un songe à l'aile dorée,

Avant le retour du soleil,

Vienne de l'image adorée

Enchanter mon heureux sommeil.

Pour toi, déité que j'implore,

Je veux sur le bord des ruisseaux

Unir le pâle sycomore

A l'if, ornement des tombeaux ;

Jusques à l'aurore prochaine,

De l'amour charmant les douleurs,

Je veux à ton autel d'ébène

Consacrer un hymne et des fleurs.