Prière d'un matin bleu
Written 1893-01-01 - 1893-01-01
Tout est bleu d'éther.
L'abeille du lys
Dit : « Pater noster
Qui es in cœlis… »
Le moineau des toits.
Le lézard du mur
Disent à la fois :
« Sanctificetur… »
« Nomen… », dit le jonc.
« Tuum… », dit l'étang.
Et le doux et long
Delphinium blanc
Répète : « Tuum… »
Sur autant de tons
Qu'un delphinium
A de clochetons !
Que dit l'eau du puits ?
« Adveniat… » L'air ?
« Regnum tuum… » Puis
Tout devient plus clair !
Bien qu'entre les pins
Glisse un canon mat,
Là-bas les lapins
Ont gémi : « Fiat !… »
Ayant accepté
Qu'un plomb la tuât,
La caille a chanté :
« Voluntas tua !… »
Un pigeon luisant
Quitte le bouleau
Et monte, en disant :
« Sicut in cœlo !…»
La bêche, à ce vol
Dont elle vibra,
Droite dans le sol
Gronde : « Et in terrâ ! »
Et : « Panem nostrum… »,
Dit le sol vermeil.
« Quotidianum… »,
Répond le soleil !
Le ciel est si bleu
Que tout, ce matin,
Pense qu'il ne peut
Prier qu'en latin !
C'est le réséda
D'aube irradié
Qui murmure : « Da
« Nobis hodie… »
« Dimitte nobis
Debita nostra… ».
Bourdonne l'iris
Où l'abeille entra.
Le fenouil léger
Qu'on appelle aneth
Dans le potager
A dit : « Sicut et… »
« Nos dimittimus… »,
Disent à mi-voix,
« Debitoribus… »,
Les fourmis du bois.
Dans ses petits pots
Le myosotis
S'éveille à propos
Pour dire : « Nostris… »
Blanc d'avoir traîné,
Le pur Lohengrin,
Le cygne dit : « Ne
Nos inducas in… »
Un corbeau plus vieux
Que Mathusalem
Croasse un pieux :
« Tentationem. »
« Sed libera nos… »,
Bêlent en marchant
Les doux mérinos
Qui broutent le champ.
Ayant le premier
Fait le mal subtil,
Que dit le pommier ?
« A malo ! » dit-il.
Il dit : « A malo… »
Et le cyclamen
Incliné sur l'eau
Lui répond : « Amen ! »