Prière d'un matin bleu

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Tout est bleu d'éther.

L'abeille du lys

Dit : « Pater noster

Qui es in cœlis… »

Le moineau des toits.

Le lézard du mur

Disent à la fois :

« Sanctificetur… »

« Nomen… », dit le jonc.

« Tuum… », dit l'étang.

Et le doux et long

Delphinium blanc

Répète : « Tuum… »

Sur autant de tons

Qu'un delphinium

A de clochetons !

Que dit l'eau du puits ?

« Adveniat… » L'air ?

« Regnum tuum… » Puis

Tout devient plus clair !

Bien qu'entre les pins

Glisse un canon mat,

Là-bas les lapins

Ont gémi : « Fiat !… »

Ayant accepté

Qu'un plomb la tuât,

La caille a chanté :

« Voluntas tua !… »

Un pigeon luisant

Quitte le bouleau

Et monte, en disant :

« Sicut in cœlo !…»

La bêche, à ce vol

Dont elle vibra,

Droite dans le sol

Gronde : « Et in terrâ ! »

Et : « Panem nostrum… »,

Dit le sol vermeil.

« Quotidianum… »,

Répond le soleil !

Le ciel est si bleu

Que tout, ce matin,

Pense qu'il ne peut

Prier qu'en latin !

C'est le réséda

D'aube irradié

Qui murmure : « Da

« Nobis hodie… »

« Dimitte nobis

Debita nostra… ».

Bourdonne l'iris

Où l'abeille entra.

Le fenouil léger

Qu'on appelle aneth

Dans le potager

A dit : « Sicut et… »

« Nos dimittimus… »,

Disent à mi-voix,

« Debitoribus… »,

Les fourmis du bois.

Dans ses petits pots

Le myosotis

S'éveille à propos

Pour dire : « Nostris… »

Blanc d'avoir traîné,

Le pur Lohengrin,

Le cygne dit : « Ne

Nos inducas in… »

Un corbeau plus vieux

Que Mathusalem

Croasse un pieux :

« Tentationem. »

« Sed libera nos… »,

Bêlent en marchant

Les doux mérinos

Qui broutent le champ.

Ayant le premier

Fait le mal subtil,

Que dit le pommier ?

« A malo ! » dit-il.

Il dit : « A malo… »

Et le cyclamen

Incliné sur l'eau

Lui répond : « Amen ! »