Printemps triste

By Maurice Bouchor

Written 1876-01-01 - 1876-01-01

Le bruit de la mer désolée,

Adouci, semble un chant là-bas,

Lorsque marchant à petits pas

Tu parais au fond de l'allée…

N'est-ce pas que tout est divin,

La brise triste qui murmure,

La silencieuse nature

Et les étoiles d'argent fin ?

Leurs yeux sont de pures lumières,

Des bijoux vraiment merveilleux :

Qu'est-ce donc au prix de tes yeux

Étincelant sous tes paupières ?

Sous les grands arbres nous marchons,

Les mains tendrement enlacées,

Roulant Dieu sait quelles pensées,

Regardant les premiers bourgeons…

Bien qu'avril joyeux nous convie

A chercher les premières fleurs

Dans l'herbe fraîche, tout en pleurs,

Qui s'épanouit à la vie,

N'auras-tu pas quelque regret

Pour la saison charmante et gaie

Qui donne aux âmes fatiguées

Un bonheur tranquille et discret ?

Quant à moi, mignonne, il me semble

Laisser un lambeau de ma chair

A tous les noirs buissons d'hiver

Qui nous voyaient passer ensemble.

Le rire du printemps vermeil

Ne fera jamais que j'oublie

La profonde mélancolie

Du pâle et maladif soleil

Que, de nos fenêtres bien closes,

Tandis que tu dormais encor,

Je voyais, comme un globe d'or

Rouler le long des houles roses.