Prix de rome

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Les candidats — pour une fois —

Au prix de Rome, de peinture,

Avaient un sujet, que je crois

Qu’ils pouvaient traiter — sans torture ;

Moins délibérément « pompier »

Que ceux imposés chaque année

À leur verve, par Maître Pied ;

Enfin… telle était sa donnée :

Dans un paysage charmant,

Imaginez le vieux Silène

Ivre-mort, naturellement,

Cuvant son vin, à panse pleine ;

Cependant que la nymphe Églé

S’amuse fort de cet ivrogne,

Et de raisin pourpre et doré

Lui barbouille, en riant, la trogne.

Ajoutez aussi deux bergers

Qui complètent la scène à faire,

Et maintiennent, les enragés,

Les jambes et bras du gros père.

La scène est plaisante, et surtout

D’interprétation facile.

« C’est une idylle dans le goût

De Théocrite et de Virgile. »

Sans attendre de nos rapins

Des chefs-d’œuvre, l’on pouvait croire

Que de ce sujet plein d’entrain

Ils se tireraient, à leur gloire ? …

Eh bien, non. Pour ces jeunes gens

C’étaient là des hiéroglyphes.

Leurs devoirs furent affligeants,

Grâce aux leçons de leurs pontifes.

Pas un concurrent, sur les dix,

N’évita les poncives règles :

Ceux de la Villa Médicis,

Du coup, vont se croire des aigles.

Il faut voir cet orang-outang

Qu’ils ont fait du brave Silène,

Et ces bergers déconcertants,

Et cette nymphe en porcelaine !

C’est à supposer que jamais

Ils n’ont rencontré ce Silène,

Ni de nymphes dans les forêts,

Alors que la France en est pleine !

Que dis-je ?… Il semblerait encor

Qu’ils n’ont jamais vu davantage

Le moindre raisin pourpre et or,

Ni musé dans un paysage…