Prodigue

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

O mes chers objets que j'ai tant aimés,

Pourquoi, loin de vous, courir aux fenêtres ?

Mes yeux sur vos grains se sont refermés

Pour considérer les gens et les êtres.

Mais, je vous reviens, pour ne plus vous fuir,

Car vous contempler est la chose sage ;

Car vous seuls savez lune sans trahir ;

Ce qu'à tout jamais ignore un visage.

Sans être animés vous êtes vivants,

Et vous nous parlez sans une parole ;

Vous nous instruisez, sans airs de savants,

Et nous parfumez comme une corolle.

Vous êtes l'amour du cœur qui vit seul ;

Vous êtes la foi de qui ne croit guère ;

Et, parce que vous fâchez le vulgaire,

Votre passion m'est un cher linceul.

Un linceul de mort très délicieuse,

— Car la solitude est comme un trépas.

Votre compagnie est silencieuse ;

Et quand elle parle, elle parle bas.

Les seuls verres nets et bien nettoyés

Sont les verres purs qui font vos vitrines

Où nous contemplons vos fleurs purpurines

Sans imaginer que vous nous voyez.

Car vos mandarins et vos bergeries

Sont plus clairvoyants que nous ne pensons ;

Louis-Quinzerie et chinoiseries

Se moquent de nous sans gloses ni sons.

Car les Japonais pansus des couvercles,

Éventails, écrans, inrôs et netzkés,

Sur leurs kirimons se mettent en cercles

Pour apprécier nos gestes risqués.

Paravents peuplés causant feuille à feuille,

Émaux cloisonnés rompant leurs cloisons,

Pour se demander s'il est temps qu'on veuille

Laisser leurs oiseaux guider nos oisons.

Dans leurs norimons, les impératrices

Et les mandarins et les mikados ;

Les tsibouïtsis où sont les actrices,

Les samouraïs sur les shakudos.

Grès, jades, burgaus, ivoires, écailles,

Craquelés, flambés et coquilles d'œuf,

Aux tarabiscots ainsi qu'aux rocailles

De table à tablette ont dit : « quoi de neuf ? »

Et la porcelaine à côté du laque,

Près du foukousa, le kakémono,

Nous laisse blâmer par plus d'un macaque,

Et nous fait juger par un étourneau !

Donc, plus que jamais par vos chères bêtes,

Et vos douces fleurs nos yeux sont charmés ;

Elles ont pour soi de n'avoir les têtes

Ni d'iks, ni de zed, ni de mieux nommés.

O chauves-souris dans le crépuscule,

Près des poissons bleus dans les lacs d'azur ;

Vive ce qui vit, poudroie ou pullule

Aux créations du Nippon impur :

Faucon, moineau, grue, orfraie et corneille,

Rats, crabes, tortue, homards et crapauds ;

Pivoine, hydrangée, iris, prunier, treille ;

Humanité laide et babouins beaux !

Péchés à longs bras par d'étranges singes,

Ce que, de tout temps, l'homme réclama,

Des reflets de lune, ainsi que des linges,

Dans l'onde où se mire un Fushi-Yama.

Japonaiserie et Chinoiserie,

Je rappelle donc ton geste et ta voix.

Car la rareté de ta griserie

Capte mon esprit sage par sept fois.

Sage par Benten et déesse et muse ;

Par Foukourokou dont le crâne haut

Que le rêve accroît, sans cesse, m'amuse ;

Et par Yebisu, pêcheur sans défaut ;

Par Daïkokou, le dieu des richesses,

Son maillet en main, sur son sac de riz,

Sage par Juro, père des sagesses

Qui font les cœurs purs, et sains les esprits :

Et par Bishamon, le dieu de la guerre,

Par les sept Kâmis, dieux drôles et bons,

Maîtres du bonheur que n'entraîne guère

Le doux Hoteï, le dieu des bonbons !