Projet en l’air

By Paul Verlaine

Written 1889-01-01 - 1889-01-01

Il fait bon supinément,

Mi-dormant,

Dans l’aprication douce

D’un déjeuner modéré,

Digéré

Sur un lit d’herbe et de mousse,

Bon songer et bon rêver

Et trouver

Toute fin et tout principe

Dans les flocons onduleux,

Roses, bleus

Et blancs d’une lente pipe.

L’éternel problème ainsi

Éclairci,

Philosopher est de mise

Sur maint objet réclamant

Moindrement

La synthèse et l’analyse…

Je me souviens que j’aimais

À jamais

(Pensais-je à seize ans) la Gloire,

À Thèbes pindariser,

Puis oser

Ronsardiser sur la Loire,

Ou bien être un paladin

Gai, hautain,

Dur aux félons, qui s’avance

Toujours la lance en arrêt !

J’ai regret

À ces bêtises d’enfance…

La femme ? En faut-il encor ?

Ce décor

Trouble un peu le paysage

Simple, petit et surtout

De bon goût

Qu’à la fin prise le sage.

À vingt ans, même à trente ans,

J’eus le temps

De me plaire aux mines gentes,

Et d’écouter les propos

Faux mais beaux,

Sexe alme, que tu nous chantes…

La Politique, ah, j’en fis !

Mon avis ?

Zut et bran ! L’amitié seule

Est restée, avec l’espoir

De me voir

Un jour sauvé de la gueule

De cet ennui sans motif

Par trop vif,

Qui des fois bâille, l’affreuse !

Et de m’endormir, que las !

Dans tes bras,

Éternité bienheureuse.

Tire-lire et chante-clair !

Voix de l’air

Et des fermes, cette aurore

Que la Mort nous révéla,

Dites-la

Si douce d’un los sonore !