Promenade

By Ernest Ameline

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Lorsque, dans notre exil, quelque bruit de victoire,

Rendant à nos soldats leur prestige et leur gloire,

Dans nos cœurs abattus verse un peu de bonheur,

Nous gravissons, joyeux, la colline prochaine,

Pour aspirer des flots la bienfaisante haleine,

Et des bois la bonne senteur.

Assis sous un berceau de branches enlacées,

Nous laissons s’égarer nos riantes pensées

Vers l’Océan qui gronde au loin tumultueux ;

Nos yeux suivent aussi sur le lointain rivage

Deux barques naviguant dans un même sillage,

Comme deux cygnes amoureux.

En nombreux bataillons, les oiseaux de passage,

De la plage à la mer, de la mer à la plage,

Tracent de grands circuits, poussent des cris perçants,

Et, se posant enfin sur la vague profonde,

Ils se laissent bercer par le courant de l’onde,

En offrant leurs ailes aux vents.

Mais suivons le chemin qui mène au cimetière.

— Par le mur écroulée de couvert de bruyère,

D’humbles croix de bois noir sur de récents tombeaux

Nous font songer au dieu qui retient ou dispense

Au faible ainsi qu’au fort ses trésors d'espérance,

Qui seul peux abréger nos maux.

Plus loin, en blancs flocons s’élève une fumée

D’un pittoresque toit tout couvert de ramée,

Qu’un rideau de grands pins abrite des frimas :

Au seuil de la maison, guettant notre passage,

Se tiennent deux enfants à l'allure sauvage,

Qui volent jusque dans nos bras.

Enfin nous côtoyons la profonde clairière

Qui contourne l'église est le saint monastère

Ou des moines pieux en ce trouver un port :

Asile protégé par la Vierge des Passes,

Dans la main, à tout l'heure, à travers les espaces,

Dispute un marin à la mort.

De ces prédestinés aux vêtements de bure,

Aux sandales de bois, l'ascétique figure

Reçoit sous les arceaux des célestes reflets ;

La croix dans une main, les flancs ceints d'une corde,

Ils vont prêchant partout le pardon, la concorde,

Dans les châteaux, dans les chalets.

Tout à coup retentit dans la haute tourelle

La cloche d'agonie. Au seuil de la chapelle,

Un père, jeune encor, promptement s’est rendu ;

Puis il est ressorti portant le pain des anges ;

Sa bouche du Seigneur murmurait les louanges ;

À la grève il est descendu.

Une barque attendais… contre le mât qui penche,

Lorsque je vis flotter sa longue robe blanche,

Quand je vis ses deux bras étendus pour bénir,

Je me souvins du Christ apaisant la tempête,

Calme, majestueux, s’avançant sur la crête

Des flots ouverts pour l'engloutir.

Dans un but moi chrétien, vers le prochain rivage

Laissons-nous emporter !… La sablonneuse plage

Qui, du côté du nord, limite l'horizon,

N’a jamais de printemps… C'est un désert aride ;

La fleur y pousse à peine et sur la lande humide

Pas une trace de gazon !

Seul, un phare imposant s’élève sur la grève

Où mugit l'Atlantique, où, sans repos ni trêve,

Il lance son écume à son front sourcilleux.

La nuit, lorsque les flots roulent comme un tonnerre,

Du céleste fanal tombe un jet de lumière

Qui rend l’espoir aux malheureux.

Nous gravissons la tour… O spectacle admirable !

Près d'un océan d'eau, des océans de sable !

Point d’arbres ! point d’abris ! Partout l’immensité !

Des éléments en feu qui semblent se confondre,

Rouler comme une lave et puis enfin se fondre

Au gouffre de l’Éternité ! ! !

D'une antique cité j'appelle en vain l'image !

Comme aux rives du Nil, sur cette aride plage,

Je voudrais raviver un passé triomphant !

J'évoque de Memphis les palais et les tombes !

Des siècles disparus les grandes hécatombe !…

Rien ! rien ! pas même un pied d'enfant ! ! !

Mets un cri nous arrache à ce tableau sublime :

« Allons ! vite à la voile ! Au loin blanchit la cime

Des flots dont le retour doit nous conduire au port.

Coupons le golfe, avant que la barre implacable

Sur le banc de Matoc au ressac redoutable,

Nous jette en pâture à la mort. »

Lors, un dernier regard parcourt la double rive,

Symbole de la vie, où toute âme pensive

De joie et de douleur voit tous nos jours tissés :

Sur l’une, le Printemps, l’Avenir, la Jeunesse !

Sur l'autre, le Trépas frappant, frappant sans cesse,

Sans que Dieu dise : C’est assez !

Nonchalamment couchés au fond de la nacelle,

Nous nous laissons porter vers l’Antique Chapelle

En rasant le rivage et longeant le coteau.

Pas un bruit sous le ciel, hors la vergue qui crie,

Et le flot qui nous pousse à la mère patrie,

Comme dans un léger berceau !

Au loin, voici déjà la coupole mauresque

Et les arceaux coquets du temple gigantesque,

Dans des temps plus heureux asile des plaisirs ;

Puis enfin, tel qu’un nid perdu dans les ombrages,

Un sémillant chalet tout couvert de feuillages

Où s’envolent tous nos soupirs !

Ce jour là, nous allons par un chemin oblique

Arriver lentement sur notre toit rustique,

Quand un cri tout à coup… de quel nom l'appeler ?

Nous glace de terreur ! quel est donc notre crime,

Pour que la France en deuil roule au fond de l'abîme ?

... Paris vient de capituler ! ! !