Prométhée

By Raymond Tailhède

Written 1887-01-01 - 1926-01-01

A peine l'arc doré se courbe

Aux mains rapides d'Apollon,

A peine est tracé le sillon

Qui de la plus obscure tourbe

Va tirer cet éclat vermeil

Dont se colore le réveil

Des eaux, des prés, des bois, des villes,

A peine as-tu fait, ô Soleil,

La mer brillante de ses îles,

Que sur les cimes nous venons,

Anxieuses de ton image,

Nous, de qui le sceptre en partage

A l'empire des flots sans noms,

Filles de l'Océan, du père

Nourricier de toute la terre,

Gardien prudent de tels secrets

Qu'il n'en ouvre encor le mystère

Qu'aux voix nocturnes des forêts.

Mais tandis qu'au repos il cède,

Sur ses lèvres volent souvent

Quelques mots dans le fil du vent

Oui vont se perdre sans remède,

Et parfois nous l'avons surpris,

Au fond reculé d'un pourpris,

Attentives à ces merveilles :

Rien de grand reste-t-il au prix

De ce qu'entendaient nos oreilles ?

Nous allons au-devant du jour…

Si les choses longtemps celées

Doivent bien être révélées,

Elles renferment tant d'amour,

De tant de rayons enflammées,

Qu'auprès d'elles ce sont fumées

L'éther et l'azur irréel :

Seul Phébus a les mains armées

De la claire splendeur du ciel.

Des quatre chevaux la crinière

Déployée au vaste horizon

Semble flotter sur Phaéthon

Tant il en jaillit de lumière !

Se trouve-t-il donc aujourd'hui

Quelqu'un qui, plus hardi que lui,

Refrénant leurs dents indomptées,

Vers des régions les conduit

Que jamais ils n'avaient tentées,

Qui, d'un pas jadis inégal,

A soumis au Nombre leur course,

Et qui les abreuve à la source

De l'autre aérien cheval,

Et, luisants des ondes du Phase,

Leur donne à fouler le Caucase

Dont les glaces, à leurs sabots,

Sous la corne qui les embrase,

Brûlent comme autant de flambeaux ?

Tel, parfois, le soir illumine

La crête des monts orageux,

Et l'on voit répondre à ces feux

Une torche sur la colline :

L'éblouissement d'un bûcher

Étincelle à chaque rocher,

Astres arrachés de la nue,

Qui dans les rêves du nocher

Plongent leur lueur inconnue…