Prospero's Island

By Laurent Tailhade

Written 1891-01-01 - 1891-01-01

L'âme des fleurs lente et subtile

S'exhale sous la lune pâle,

Dans le parc bleuâtre où rutile

La rosée en gouttes d'opale.

Sur l'eau des vasques séculaires,

Les nénufars semblent des jonques

Où la Willis, par les nuits claires,

Chante au soupir voilé des conques ;

Au temps où la Fée amoureuse

S'en vient en la nappe dormante

Baigner ses flancs de tubéreuse

À travers les bouquets de menthe.

C'est le jardin des songes mièvres

Assoupis au vol des phalènes ;

C'est le jardin où, sur les lèvres,

Passe comme un frisson d'haleines.

Et quand les harpes du silence

Ont mis d'accord tous leurs murmures,

Immatérielle, s'élance

Une voix d'or, sous les ramures.

Aveux d'amours inavouées,

Lamento des Lyres, paresses

Des chevelures dénouées ;

Torpeur divine des caresses ;

La voix, la voix d'or qui s'élève

Suscite, ainsi qu'un Zodiaque,

Sur le décor fané du rêve

L'image paradisiaque.

Dans le bleu des tonnelles rases,

Pelouses qu'ennoblit l'acanthe,

Et sur vos fraîches chrysoprases

Glisse l'intangible bacchante.

Voici fleurir, fleurir des roses

Vertes, noires, couleur de flammes,

Pour assoupir nos cœurs moroses,

Pour dorloter nos pauvres âmes.

Et des roses ensorcelées,

Captieuse, meurt la fragrance :

L'on dirait, au fond des allées,

Un musc lointain, exquis et rance.

Le vin d'amour, l'or et le jade,

Et la gloire, et la fleur du saule

Durent si peu ! Le vent maussade

Sur les tombes grises miaule,

Mais les bonnes chansons demeurent

Et clémentes sont les tempêtes

Aux saintes Roses qui ne meurent

Jamais sur le front des poètes.