Psyché

By Jean de La Fontaine

Written 1658-01-01 - 1694-01-01

Sommes-nous, dit-il, en Provence ?

Quel amas d'arbres toujours verts

Triomphe ici de l'inclémence

Des aquilons et des hivers !

Jasmins dont un air doux s'exhale,

Fleurs que les vents n'ont pu ternir,

Aminte en blancheur vous égale ;

Et vous m'en faites souvenir.

Orangers, arbres que j'adore,

Que vos parfums me semblent doux !

Est-il dans l'empire de Flore

Rien d'agréable comme vous ?

Vos.fruits aux écorces solides

Sont un véritable trésor ;

Et le jardin des Hespérides

N'avoit point d'autres pommes d'or.

Lorsque votre automne s'avance,

On voit encor votre printemps ;

L'espoir avec la jouissance

Logent chez vous en même temps.

Vos fleurs ont embaumé tout l'air que je respire :

Toujours un aimable zéphyre

Autour de vous se va jouant.

Vous êtes nains ; mais tel arbre géant,

Qui déclare au soleil la guerre,

Ne vous vaut pas,

Rien qu'il couvre un arpent de terre

Avec ses bras.

Dans l'un, le dieu du jour achève sa carrière.

Le sculpteur a marqué ces longs traits de lumière,

Ces rayons dont l'éclat, dans les airs s'épanchant,

Peint d'un si riche émail les portes du couchant.

On voit aux deux côtés le peuple d'Amathonte

Préparer le chemin sur des dauphins qu'il monte.

Chaque Amour à l'envi semble se réjouir

De l'approche du dieu dont Thétis va jouir.

Des troupes de zéphirs dans les airs se promènent ;

Les tritons empressés sur les flots vont et viennent.

Le dedans de la grotte est tel, que les regards,

Incertains de leur choix, courent de toutes parts.

Tant d'ornements divers, tous capables de plaire,

Font accorder le prix tantôt au statuaire,

Et tantôt à celui dont l'art industrieux

Des trésors d'Amphitrite a revêtu ces lieux.

La voûte et le pavé sont d'un rare assemblage :

Ces cailloux que la mer pousse sur son rivage,

Ou qu'enferme en son sein le terrestre élément,

Différents en couleur, font maint compartiment.

Au haut de six piliers d'une égale structure,

Six masques de rocaille, à grotesque figure,

Songes de l'art, démons bizarrement forgés,

Au-dessus d'une niche en face sont rangés.

De mille raretés la niche est toute pleine :

Un triton d'un côté, de l'autre une sirène,

Ont chacun une conque en leurs mains de rocher ;

Leur souffle pousse un jet qui va loin s'épancher.

Au haut de chaque niche un bassin répand l'onde :

Le masque la vomit de sa gorge profonde ;

Elle retombe en nappe, et compose un tissu

Qu'un autre bassin rend sitôt qu'il l'a reçu.

Le bruit, l'éclat de l'eau, sa blancheur transparente,

D'un voile de cristal alors peu différente,

Font goûter un plaisir de cent plaisirs mêlé.

Quand l'eau cesse, et qu'on voit son cristal écoulé,

La nacre et le corail en réparent l'absence :

Morceaux pétrifiés, coquillage, croissance,

Caprices infinis du hasard et des eaux,

Reparaissent aux yeux, plus brillants et plus beaux.

Dans le fond de la grotte, une arcade est remplie

De marbres à qui l'art a donné de la vie.

Le dieu de ces rochers, sur une urne penché,

Goûte un morne repos, en son antre couché.

L'urne verse un torrent ; tout l'antre s'en abreuve ;

L'eau retombe en glacis, et fait un large fleuve.

J'ai pu jusqu'à présent exprimer quelques traits

De ceux que l'on admire en ce moite palais :

Le reste est au-dessus de mon foible génie.

Toi qui lui peux donner une force infinie,

Dieu des vers et du jour, Phébus, inspire-moi :

Aussi bien désormais faut-il parler de toi.

Quand le soleil est las, et qu'il a fait sa tâche,

Il descend chez Thétis, et prend quelque relâche :

C'est ainsi que Louis s'en va se délasser

D'un soin que tous les jours il faut recommencer.

Si j'étois plus savant en l'art de bien écrire,

Je peindrais ce monarque étendant son empire :

Il lanceroit la foudre ; on verrait à ses pieds

Des peuples abattus, d'autres humiliés.

Je laisse ces sujets aux maîtres du Parnasse ;

Et pendant que Louis, peint en dieu de la Thrace,

Fera bruire en leurs vers tout le sacré vallon ,

Je le célébrerai sous le nom d'Apollon.

Ce dieu, se reposant sous ces voûtes humides,

Est assis au milieu d'un chœur de néréides.

Toutes sont des Vénus, de qui l'air gracieux

N'entre point dans son cœur, et s'arrête à ses j'eux.

Il n'aime que Thétis, et Thétis les surpasse.

Chacune, en le servant, fait office de Grâce.

Doris verse de l'eau sur la main qu'il lui tend.

Chloé dans un bassin reçoit l'eau qu'il répand.

A lui laver les pieds Mélicerte s'applique.

Delphire entre ses bras tient un vase à l'antique.

Climène auprès du dieu pousse en vain des soupirs :

Hélas ! c'est un tribut qu'elle envoie aux zéphyrs :

Elle rougit parfois, parfois baisse la vue.

( Rougit, autant que peut rougir une statue :

Ce sont des mouvements qu'au défaut du sculpteur

Je veux faire passer dans l'esprit du lecteur.)

Parmi tant de beautés, Apollon est sans flamme ;

Celle qu'il s'en va voir seule occupe son âme.

Il songe au doux moment où, libre et sans témoins,

Il reverra l'objet qui dissipe ses soins.

Oh ! qui pourroit décrire en langue du Parnasse

La majesté du dieu, son port si plein de grâce,

Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels,

Et pour qui l'âge d'or inventa les autels !

Les coursiers de Phébus, aux flambantes narines,

Respirent l'ambrosie en des grottes voisines.

Les tritons en ont soin : l'ouvrage est si parfait,

Qu'ils semblent panteler du chemin qu'ils ont fait.

Aux deux bouts de la grotte, et dans deux enfonçures,

Le sculpteur a placé deux charmantes figures :

L'une est le jeune Acis, aussi beau que le jour.

Les accords de sa flûte inspirent de l'amour :

Debout contre le roc, une jambe croisée,

Il semble par ses sons attirer Galatée ;

Par ses sons, et peut-être aussi par sa beauté.

Le long de ces lambris un doux charme est porté.

Les oiseaux, envieux d'une telle harmonie,

Épuisent ce qu'ils ont et d'art et de génie.

Philomèle, à son tour, veut s'entendre louer,

Et chante par ressorts que l'onde fait jouer.

Écho même répond ; Écho, toujours hôtesse

D'une voûte ou d'un roc témoin de sa tristesse.

L'onde tient sa partie. Il se forme un concert

Où Philomèle, l'eau, la flûte, enfin tout sert.

Deux lustres de rocher de ces voûtes descendent,

En liquide cristal leurs branches se répandent :

L'onde sert de flambeaux ; usage tout nouveau.

L'art en mille façons a su prodiguer l'eau :

D'une table de jaspe un jet part en fusée ;

Puis en perles retombe, en vapeur, en rosée.

L'effort impétueux dont il va s'élançant

Fait frapper le lambris au cristal jaillissant.

Telle et moins violente est la balle enflammée.

L'onde, malgré son poids, dans le plomb renfermée,

Sort avec un fracas qui marque son dépit

Et plaît aux écoutants, plus il les étourdit.

Mille jets, dont la pluie à l'entour se partage,

Mouillent également l'imprudent et le sage.

Craindre ou ne craindre pas à chacun est égal :

Chacun se trouve en butte au liquide cristal.

Plus les jets sont confus, plus leur beauté se montre.

L'eau se croise, se joint, s'écarte, se rencontre,

Se rompt, se précipite à travers les rochers,

Et fait, comme alambics, distiller leurs planchers.

Niches, enfoncements, rien ne sert de refuge.

Ma muse est impuissante à peindre ce déluge.

Quand d'une voix de fer je frapperais les cieux,

Je ne pourrais nombrer les charmes de ces lieux.

Le dieu qu'on nomme Amour n'est pas exempt d'aimer :

A son flambeau quelquefois il se brûle ;

Et si ses traits ont eu la force d'entamer

Les cœurs de Pluton et d'Hercule,

Il n'est pas inconvénient

Qu'étant aveugle, étourdi, téméraire,

Il se blesse en les maniant ;

Je n'y vois rien qui ne se puisse faire :

Témoin Psyché, dont je vous veux conter

La gloire et les malheurs, chantés par Apulée.

Cela vaut bien la peine d'écouter ;

L'aventure en est signalée.

Mon fils, dit-elle en lui baisant les yeux,

La fille d'un mortel en veut à ma puissance ;

Elle a juré de me chasser des lieux

Où l'on me rend obéissance :

Et qui sait si son insolence

N'ira pas jusqu'au point de me vouloir ôter

Le rang que dans les cieux je pense mériter ?

Paphos n'est plus qu'un séjour importun :

Des Grâces et des Ris la troupe m'abandonne ;

Tous les Amours, sans en excepter un,

S'en vont servir cette personne.

Si Psyché veut notre couronne,

Il faut la lui donner ; elle seule aussi bien

Fait en Grèce à présent votre office et le mien.

L'un de ces jours je lui vois pour époux

Le plus beau, le mieux fait de tout l'humain lignage,

Sans le tenir de vos traits ni de vous,

Sans vous en rendre aucun hommage.

Il naîtra de leur mariage

Un autre Cupidon, qui d'un de ses regards

Fera plus mille fois que vous avec vos dards.

Prenez-y garde ; il vous y faut songer :

Rendez-la malheureuse ; et que cette cadette,

Malgré les siens, épouse un étranger

Qui ne sache où trouver retraite,

Qui soit laid, et qui la maltraite,

La fasse consumer en regrets superflus,

Tant que ni vous ni moi nous ne la craignions plus.

C'est pourquoi nous dirons en langage rimé

Que l'empire flottant en demeura charmé.

Cent tritons, la suivant jusqu'au port de Cythère,

Par leurs divers emplois s'efforcent de lui plaire.

L'un nage à l'entour d'elle, et l'autre au fond des eaux

Lui cherche du corail et des trésors nouveaux.

L'un lui tient un miroir fait de cristal de roche :

Aux rayons du soleil l'autre en défend l'approche.

Palémon, qui la guide, évite les rochers :

Glauque de son cornet fait retentir les mers :

Thétis lui fait ouïr un concert de sirènes.

Tous les vents attentifs retiennent leurs haleines.

Le seul Zéphyre est libre, et d'un souffle amoureux

Il caresse Vénus, se joue à ses cheveux ;

Contre ses vêtements parfois il se courrouce.

L'onde, pour la toucher, à longs flots s'entre-pousse ;

Et d'une égale ardeur chaque flot à son tour

S'en vient baiser les pieds de la mère d'Amour.

L'époux que les destins gardent à votre fille

Est un monstre cruel qui déchire les cœurs,

Qui trouble maint état, détruit mainte famille,

Se nourrit de soupirs, se baigne dans les pleurs.

A l'univers entier il déclare la guerre,

Courant de bout en bout un flambeau dans la main :

On le craint dans les cieux, on le craint sur la terre ;

Le Styx n'a pu borner son pouvoir souverain.

C'est un empoisonneur, c'est un incendiaire,

Un tyran qui de fers charge jeunes et vieux.

Qu'on lui livre Psyché ; qu'elle tâche à lui plaire :

Tel est l'arrêt du Sort, de l'Amour et des dieux.

Menez-la sur un roc, au haut d'une montagne,

En des lieux où l'attend le monstre son époux ;

Qu'une pompe funèbre en ces lieux l'accompagne,

Car elle doit mourir pour ses sœurs et pour vous.

L'éloquence elle-même, impuissante à.le dire,

Confesse que ceci n'est point de son empire ;

C'est au silence seul d'exprimer les adieux

Des parents de la belle, au partir de ces lieux.

Je ne décrirai point ni leur douleur amère,

Ni les pleurs de Psyché, ni les cris de sa mère

Qui, du fond des rochers renvoyés dans les airs,

Firent de bout en bout retentir ces déserts.

Elle plaint de son sang la cruelle aventure,

Implore le soleil, les astres, la nature ;

Croit fléchir par ces cris les auteurs du destin :

Il lui faut arracher sa fille de son sein.

Après mille sanglots enfin on les sépare :

Le soleil, las de voir ce spectacle barbare,

Précipite sa course ; et, passant sous les eaux.

Va porter la clarté chez des peuples nouveaux.

L'horreur de ces déserts s'accroît par son absence

La Nuit vient sur un char conduit par le Silence ;

Il amène avec lui la crainte en l'univers.

Tout l'univers obéit à l'Amour :

Relie Psyché, soumettez-lui votre âme.

Les autres dieux à ce dieu font la cour,

Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme.

Des jeunes cœurs c'est le suprême bien :

Aimez, aimez ; tout le reste n'est rien.

Sans cet amour, tant d'objets ravissants,

Lambris dorés, bois, jardins, et fontaines,

N'ont point d'appas qui ne soient languissants,

Et leurs plaisirs sont moins doux que ses peines.

Des jeunes cœurs c'est le suprême bien :

Aimez, aimez ; tout le reste n'est rien.

On fit ses murs d'un marbre aussi blanc que l'albâtre.On fit ses murs d'un marbre aussi blanc que l'albâtre.

Les dedans sont ornés d'un porphyre luisant.

Ces ordres dont les Grecs nous ont fait un présent,

Le dorique sans fard, l'élégant ionique,

Et le corinthien superbe et magnifique,

L'un sur l'autre placés, élèvent jusqu'aux cieux

Ce pompeux édifice où tout charme les yeux.

Pour servir d'ornement à ses divers étages.

L'architecte y posa les vivantes images

De ces objets divins, Cléopâtres, Phrynés,

Par qui sont les héros en triomphe menés.

Ces fameuses beautés dont la Grèce se vante,

Celles que le Parnasse en ses fables nous chante,

Ou de qui nos romans font de si beaux portraits,

A l'envi, sur le marbre étaloient leurs attraits

L'enchanteresse Armide, héroïne du Tasse,

A côté d'Angélique avoit trouvé sa place.

On y voyoit surtout Hélène au cœur léger,

Qui causa tant de maux pour un prince berger.

Psyché dans le milieu voit aussi sa statue,

De ces reines des cœurs pour reine reconnue :

La belle à cet aspect s'applaudit en secret,

Et n'en peut détacher ses beaux yeux qu'à regret.

Mais on lui montre encor d'autres marques de gloire :

Là ses traits sont de marbre, ailleurs ils sont d'ivoire.

Les disciples d'Arachne, à l'envi des pinceaux,

En ont aussi formé de différents tableaux.

Dans l'un on voit les Ris divertir cette belle ;

Dans l'autre, les Amours dansent à l'entour d'elle :

Et, sur cette autre toile, Euphrosine et ses sœurs

Ornent ses blonds cheveux de guirlandes de fleurs.

Enfin, soit aux couleurs, ou bien dans la sculpture

Psyché dans mille endroits rencontre sa figure ;

Sans parler des miroirs et du cristal des eaux,

Que ses traits imprimés font paraître plus beaux.

Dans la première on voyoit un chaos,

Masse confuse, et de qui l'assemblage

Faisoit lutter contre l'orgueil des flots

Des tourbillons d'une flamme volage.

Non loin de là, dans un même monceau,

L'air gémissoit sous le poids de la terre :

Ainsi le feu, l'air, la terre, avec l'eau,

Entretenoient une cruelle guerre.

Que fait l'Amour ? volant de bout en bout,

Ce jeune enfant, sans beaucoup de mystère,

En badinant vous débrouille le tout,

Mille fois mieux qu'un sage n'eût su faire.

Dans la seconde, un cyclope amoureux,

Pour plaire aux yeux d'une nymphe jolie,

Se démêloit la barbe et les cheveux ;

Ce qu'il n'avoit encor fait de sa vie.

En se moquant la nymphe s'enfuyoit :

Amour l'atteint : et l'on voyoit la belle,

Qui, dans un bois, le cyclope prioit

Qu'il l'excusât d'avoir été rebelle.

Assemblez, sans aller si loin,

Vaux, Liancourt, et leurs naïades,

Y joignant, en cas de besoin,

Ruel avecque ses cascades.

Cela fait, de tous les côtés,

Placez en ces lieux enchantés

Force jets affrontant la nue,

Des canaux à perte de vue ;

Bordez-les d'orangers, de myrtes, de jasmins.

Qui soient aussi géants que les nôtres sont nains

Entassez-en des pépinières ;

Plantez-en des forêts entières ;

Des forêts, où chante en tout temps

Philomèle, honneur des bocages,

De qui le règne, en nos ombrages,

Naît et meurt avec le printemps :

Mêlez-y les sons éclatants

De tout ce que les bois ont d'agréables chantres.

Chassez de ces forêts les sinistres oiseaux ;

Que les fleurs bordent leurs ruisseaux ;

Que l'Amour habite leurs antres.

N'y laissez entrer toutefois

Aucune hôtesse de ces bois

Qu'avec un paisible zéphyre,

Et jamais avec un satyre.

Point de tels amants dans ces lieux ;

Psyché s'en tiendroit offensée :

Ne les offrez point à ses yeux ;

Et moins encore à sa pensée.

Qu'en ce canton délicieux

Flore et Pomone, à qui mieux mieux,

Fassent montre de leurs richesses ;

Et que ce couple de déesses

Y renouvelle ses présents

Quatre fois au moins tous les ans.

Que tout y naisse sans culture ;

Toujours fraîcheur, toujours verdure,

Toujours l'haleine et les soupirs

D'une brigade de zéphyrs.

Il étoit témoin de la fête,

Paré d'un magnifique atour ;

Et, caché le reste du jour,

Sur le soir il montrait sa tête.

Ainsi qu'en usent les amants

Dans les vers et dans les romans ;

Ruisseaux, enseignez-moi l'objet de mon amour ;

Guidez vers lui mes pas, vous dont l'onde est si pure.

Ne dormiroit-il point en ce sombre séjour,

Payant un doux tribut à votre doux murmure ?

En vain pour le savoir, Psyché vous fait la cour,

En vain elle vous vient conter son aventure.

Vous n'osez déceler cet ennemi du jour,

Qui rit en quelque coin du tourment que j'endure

Il s'envole avec l'ombre, et me laisse appeler.

Hélas ! j'use au hasard de ce mot d'envoler :

Car je ne sais pas même encor s'il a des ailes.

J'ai beau suivre vos bords, et chercher en tous lieux :

Les antres seulement m'en disent des nouvelles,

Et ce que je chéris n'est pas fait pour mes yeux.

Ce méchant couple amenoit avec lui

La curieuse et misérable Envie,

Pâle démon, que le bonheur d'autrui

Nourrit de fiel et de mélancolie.

Les voici, dit ce couple ; et nous vous assurons

De la clarté que fait la lampe.

Pour le poignard, il est des bons,

Bien affilé, de bonne trempe.

Comme nous vous aimons, et ne négligeons rien

Quand il s'agit de votre bien,

Nous avons eu le soin d'empoisonner la lame :

Tenez-vous sûre de ses coups ;

C'est fait du monstre votre époux,

Pour peu que ce poignard l'entame.

A ces mots, un trait de pitié

Toucha le cœur de notre belle.

Je vous rends grâce, leur dit-elle,

De tant de marques d'amitié.

A pas tremblants et suspendus,

Elle arrive enfin où repose

Son époux aux bras étendus,

Époux plus beau qu'aucune chose :

C'étoit aussi l'Amour : son teint par sa fraîcheur,

Par son éclat, par sa blancheur,

Rendoit le lis jaloux, faisoit honte à la rose.

Avant que de parler du teint,

Je devrais vous avoir dépeint,

Pour aller par ordre en l'affaire,

La posture du dieu. Son col étoit penché :

C'est ainsi que le Somme en sa grotte est couché ;

Ce qu'il ne falloit pas vous taire.

Ses bras à demi nus étaloient des appas,

Non d'un Hercule, ou d'un Atlas,

D'un Pan, d'un Sylvain, ou d'un Faune,

Ni même ceux d'une Amazone :

Mais ceux d'une Vénus à l'âge de vingt ans.

Ses cheveux épars et flottants,

Et que les mains de la Nature

Avoient frisés à l'aventure,

Celles de Flore parfumés,

Cachoient quelques attraits dignes d'être estimés ;

Mais Psyché n'en étoit qu'à prendre plus facile :

Car, pour un qu'ils cachoient, elle en soupçonnoit mille.

Leurs anneaux, leurs boucles, leurs nœuds,

Tour à tour de Psyché reçurent tous des vœux :

Chacun eut à part son hommage.

Une chose nuisit pourtant à ces cheveux ;

Ce fut la beauté du visage.

Que vous en dirai-je ? et comment

En parler assez dignement ?

Suppléez à mon impuissance :

Je ne vous aurois d'aujourd'hui

Dépeint les beautés de celui

Qui des beautés a l'intendance.

Que dirois-je des traits où les Ris sont logés ?

De ceux que les Amours ont entre eux partagés ?

Des yeux aux brillantes merveilles,

Qui sont les portes du désir ;

Et surtout des lèvres vermeilles,

Qui sont les sources du plaisir ?

Là finit de Psyché le bonheur et la gloire :

Et là votre plaisir pourrait cesser aussi.

Ce n'est pas mon talent d'achever une histoire

Qui se termine ainsi.

Là, dans des chars dorés, le prince avec sa cour

Va goûter la fraîcheur sur le déclin du jour.

L'un et l'autre Soleil, unique en son espèce.

Étale aux regardants sa pompe et sa richesse.

Phébus brille à l'envi du monarque françois ;

On ne sait bien souvent à qui donner sa voix :

Tous deux sont pleins d'éclats et rayonnants de gloire.

Ah ! si j'étois aidé des Filles de mémoire,

De quels traits j'ornerois cette comparaison !

Versailles, ce seroit le palais d'Apollon :

Les belles de la cour passeraient pour les Heures.

Mais peignons seulement ces charmantes demeures.

En face d'un parterre au palais opposé

Est un amphithéâtre en rampes divisé.

La descente en est douce, et presque imperceptible ;

Elles vont vers leur fin d'une pente insensible.

D'arbrisseaux toujours verts les bords en sont ornés.

Le myrte, par qui sont les amants couronnés,

Y range son feuillage en globe, en pyramide ;

Tel jadis le tailloient les ministres d'Armide.

Au haut de chaque rampe, un sphinx aux larges flancs

Se laisse entortiller de fleurs par des enfants.

Il se joue avec eux, leur rit à sa manière,

Et ne se souvient plus de son humeur si fière.

Au bas de ce degré, Latone et ses gémeaux

De gens durs et grossiers font de vils animaux,

Les changent avec l'eau que sur eux ils répandent.

Déjà les doigts de l'un en nageoires s'étendent ;

L'autre en le regardant est métamorphosé :

De l'insecte et de l'homme un autre est composé :

Son épouse le plaint d'une voix de grenouille ;

Le corps est femme encor. Tel lui-même se mouille,

Se lave, et plus il croit effacer tous ces traits,

Plus l'onde contribue à les rendre parfaits.

La scène est un bassin d'une vaste étendue.

Sur les bords, cette engeance, insecte devenue,

Tâche de lancer l'eau contre les déités.

A l'entour de ce lieu, pour comble de beautés,

Une troupe immobile et sans pieds se repose,

Nymphes, héros, et dieux de la métamorphose,

Termes, de qui le sort semblerait ennuyeux

S'ils n'étoient enchantés par l'aspect de ces lieux.

Deux parterres ensuite entretiennent la vue.

Tous deux ont leurs fleurons d'herbe tendre et menue,

Tous deux ont un bassin qui lance ses trésors,

Dans le centre en aigrette, en arcs le long des bords.

L'onde sort du gosier de différents reptiles.

Là sifflent les lézards, germains des crocodiles :

Et là mainte tortue, apportant, sa maison,

Allonge en vain le col pour sortir de prison.

Enfin, par une allée aussi large que belle,

On descend vers deux mers d'une forme nouvelle.

L'une est un rond à pans, l'autre est un long canal,

Miroirs où l'on n'a point, épargné le cristal.

Au milieu du premier, Phébus, sortant, de l'onde,

A quitté de Thétis la demeure profonde.

En rayons infinis l'eau sort de son flambeau ;

On voit presque en vapeur se résoudre cette eau.

Telle la chaux exhale une blanche fumée.

D'atomes de cristal une nue est formée :

Et lorsque le soleil se trouve vis-à-vis,

Son éclat l'enrichit des couleurs de l'iris.

Les coursiers de ce dieu, commençant leur carrière,

A peine ont hors de l'eau la croupe tout entière :

Cependant on les voit impatients du frein ;

Ils forment la rosée en secouant leur crin.

Phébus quitte à regret ces humides demeures :

Il se plaint à Thétis de la hâte des Heures.

Elles poussent son char par leurs mains préparé,

Et disent que le Somme en sa grotte est rentré.

Cette figure à pans d'une place est suivie.

Mainte allée en étoile, à son centre aboutie,

Mène aux extrémités de ce vaste pourpris.

De tant d'objets divers les regards sont surpris.

Par sentiers alignés l'œil va de part et d'autre :

Tout chemin est allée au royaume du Nostre.

Muses, n'oublions pas à parler du canal.

Cherchons des mots choisis pour peindre son cristal.

Qu'il soit pur, transparent ; que cette onde argentée

Loge en son moite sein la blanche Galatée.

Jamais on n'a trouvé ses rives sans zéphyrs :

Flore s'y rafraîchit au vent de leurs soupirs.

Les nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombres

S'y vont baigner en troupe à la faveur des ombres.

Les lieux que j'ai dépeints, le canal, le rond-d'eau,

Parterres d'un dessin agréable et nouveau,

Amphithéâtres, jets, tous au palais répondent,

Sans que de tant d'objets les beautés se confondent.

Heureux ceux de qui l'art a ces traits inventés !

On ne connoissoit point autrefois ces beautés.

Tous parcs étoient vergers du temps de nos ancêtres ;

Tous vergers sont faits parcs : le savoir de ces maîtres

Change en jardins royaux ceux des simples bourgeois,

Comme en jardins de dieux il change ceux des rois.

Que ce qu'ils ont planté dure mille ans encore !

Tant qu'on aura des yeux, tant qu'on chérira Flore,

Les nymphes des jardins loueront incessamment

Cet art qui les savoit loger si richement.