Quand je l'aurai dit…
Written 1925-01-01 - 1925-01-01
Quand je l'aurai dit, mon supplice,
L'auras-tu compris, l'auras-tu ressenti, toi ?
Quel prodigieux artifice
Ferait jaillir des mots étroits
Un sens immédiat plus vrai, plus chaud, plus vaste ?
Quel poète a vaincu le déchirant contraste
De l'immobilité des mots
Et du frémissement sans fin de la souffrance ?
…Vois-tu le vent dévaster les moissons immenses
Pour quelques épis en faisceau ?
Il faudrait forger la parole
Neuve et nue ! Alors, comme une épée, elle irait,
Traversant même un cœur frivole !…
Les mots usés sont sans secrets !
Tu les as entendus, tu les as dits peut-être,
Et moi, je ne peux plus bouleverser ton être
Par leurs accents trop bien connus !
Et pourtant ils sont vrais ! Quand mon esprit les pense
Ils sont élaborés par toute ma substance
Et tordent mes nerfs mis à nu !
Mais puis-je faire voir mes larmes
En disant simplement que je pleure ? Hélas ! non…
Sauras-tu l'ineffable charme
Et le fléchissant abandon
Que traduit pour mon cœur le vieux mot de tendresse ?
Entendras-tu cette musique enchanteresse
Qui ruisselle et retient ma voix
Quand je redis tout bas des syllabes chéries
Telles vue bien-aimé ?…. Sauras-tu que je prie,
Et toute l'ardeur de ma foi ?
Sens-tu des mots monter la flamme ?
Son glissement soyeux semble de cuivre et d'or
Et n'atteint d'abord que ton âme…
Mais l'incendie éclate et mord !
Il réclame en hurlant cette pourpre fusée
Que donneront ta chair et tes fibres brisées
Par les vocables du désir !
Les sens-tu ces brandons et cette flamme haute ?
Sens-tu craquer enfin la membrure des côtes
Et tes artères t'assourdir ?
Et le cri de ma jalousie
Ira-t-il s'enrouler douze fois à ton col
Et sur ton front qu'il supplicie,
Parce que j'aurai dit l'envol
De ses souples fouets autour de mes épaules ?
Ce terme sinueux ainsi qu'un brin de saule
Fait-il mieux gicler de ton cœur,
Par son seul sifflement, le sang toujours plus âcre
Qui dégoutte du mien ?… Alors, le simulacre
De mon verbe n'est pas trompeur !
Et si je parle de ma joie,
‒ Un jour d'entre les jours où tu me fus clément
Tu sauras comment se déploie
La voile sous un coup de vent
Quand bondit sur la mer une tartane neuve
Tu sentiras aussi tous les flots qui l'émeuvent,
Et le poids heureux de ses flancs,
Où dort une invisible cargaison, quand vibre
Sa figure de proue, audacieuse et libre
Qui semble dompter l'océan !
Dire ma joie ! Ah ! c'est entendre
Dans les haillons troués claquer des étendards
C'est rallumer toutes les cendres,
C'est faire naître des regards !…
Les accords oubliés, les paroles éteintes.
Le parfum disparu d'une lointaine étreinte,
Et cela qui n'est pas encor,
Tout, ce qui doit venir !… Voilà ce qu'est ma joie
Et. sa double guirlande, il faut que tu la voies,
Quand sonne sa trompette d'or !
Si ton âme était vraiment prête,
J'évoquerais l'amour sans avoir dit son nom !
Le poean du plus grand poète
Et son thrène le plus profond
Ne peuvent émouvoir par le jeu des spondées !
Mais si, vibrant, ta lyre à ma lyre accordée,
Tu perçois un chant merveilleux,
Les arcanes du verbe auront clos leur portique
Car nos cœurs connaîtront leur sens ésotérique
Et nous serons pareils aux dieux !