Quand je l'aurai dit…

By Henriette Hervé

Written 1925-01-01 - 1925-01-01

Quand je l'aurai dit, mon supplice,

L'auras-tu compris, l'auras-tu ressenti, toi ?

Quel prodigieux artifice

Ferait jaillir des mots étroits

Un sens immédiat plus vrai, plus chaud, plus vaste ?

Quel poète a vaincu le déchirant contraste

De l'immobilité des mots

Et du frémissement sans fin de la souffrance ?

…Vois-tu le vent dévaster les moissons immenses

Pour quelques épis en faisceau ?

Il faudrait forger la parole

Neuve et nue ! Alors, comme une épée, elle irait,

Traversant même un cœur frivole !…

Les mots usés sont sans secrets !

Tu les as entendus, tu les as dits peut-être,

Et moi, je ne peux plus bouleverser ton être

Par leurs accents trop bien connus !

Et pourtant ils sont vrais ! Quand mon esprit les pense

Ils sont élaborés par toute ma substance

Et tordent mes nerfs mis à nu !

Mais puis-je faire voir mes larmes

En disant simplement que je pleure ? Hélas ! non…

Sauras-tu l'ineffable charme

Et le fléchissant abandon

Que traduit pour mon cœur le vieux mot de tendresse ?

Entendras-tu cette musique enchanteresse

Qui ruisselle et retient ma voix

Quand je redis tout bas des syllabes chéries

Telles vue bien-aimé ?…. Sauras-tu que je prie,

Et toute l'ardeur de ma foi ?

Sens-tu des mots monter la flamme ?

Son glissement soyeux semble de cuivre et d'or

Et n'atteint d'abord que ton âme…

Mais l'incendie éclate et mord !

Il réclame en hurlant cette pourpre fusée

Que donneront ta chair et tes fibres brisées

Par les vocables du désir !

Les sens-tu ces brandons et cette flamme haute ?

Sens-tu craquer enfin la membrure des côtes

Et tes artères t'assourdir ?

Et le cri de ma jalousie

Ira-t-il s'enrouler douze fois à ton col

Et sur ton front qu'il supplicie,

Parce que j'aurai dit l'envol

De ses souples fouets autour de mes épaules ?

Ce terme sinueux ainsi qu'un brin de saule

Fait-il mieux gicler de ton cœur,

Par son seul sifflement, le sang toujours plus âcre

Qui dégoutte du mien ?… Alors, le simulacre

De mon verbe n'est pas trompeur !

Et si je parle de ma joie,

‒ Un jour d'entre les jours où tu me fus clément

Tu sauras comment se déploie

La voile sous un coup de vent

Quand bondit sur la mer une tartane neuve

Tu sentiras aussi tous les flots qui l'émeuvent,

Et le poids heureux de ses flancs,

Où dort une invisible cargaison, quand vibre

Sa figure de proue, audacieuse et libre

Qui semble dompter l'océan !

Dire ma joie ! Ah ! c'est entendre

Dans les haillons troués claquer des étendards

C'est rallumer toutes les cendres,

C'est faire naître des regards !…

Les accords oubliés, les paroles éteintes.

Le parfum disparu d'une lointaine étreinte,

Et cela qui n'est pas encor,

Tout, ce qui doit venir !… Voilà ce qu'est ma joie

Et. sa double guirlande, il faut que tu la voies,

Quand sonne sa trompette d'or !

Si ton âme était vraiment prête,

J'évoquerais l'amour sans avoir dit son nom !

Le poean du plus grand poète

Et son thrène le plus profond

Ne peuvent émouvoir par le jeu des spondées !

Mais si, vibrant, ta lyre à ma lyre accordée,

Tu perçois un chant merveilleux,

Les arcanes du verbe auront clos leur portique

Car nos cœurs connaîtront leur sens ésotérique

Et nous serons pareils aux dieux !