Quatre-vingt-neuf

By Jules Barbier

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Buvons à l'an quatre— vingt-neuf,

Qui mit la Bastille par terre,

Qui nous fit un monde tout neuf,

Et qui te vit naître, cher père ! !

Hélas ! les voilà déjà vieux,

Ces hommes dont la destinée

Marqua les. fronts audacieux

Au coin de cette grande année ;

Mais, si les injures du temps

Ont courbé leur tête blanchie,

Leur âme, à jamais affranchie,

Reste jeune et n'a que vingt ans ;

L'étincelle de Prométhée

Rayonne encor dans leur cerveau

Pour fêter ce monde nouveau,

O Marseillaise, ils t'ont chantée !

Tels apparaissent à mes yeux

Ces derniers débris d'une race

Qui sans peur, comme dit Horace,

Attendrait la chûte des cieux !

Tel je te contemple, ô mon père ;

Et ce feu toujours renaissant,

Tu me l'as transmis, je l'espère,

Dans une goutte de ton sang !

Qu'importe que l'hypocrisie

Ramène ses noirs bataillons,

Qu'une royale fantaisie

Couse la pourpre à des haillons,

Qu'un soldat français gagne à Rome

Ses grades par des oremus,

Qu'on immole au non possumus

L'humanité devant un homme,

Que nos jeunes gens tout contrits

Auprès de Saint Vincent de Paule

Aillent chercher un coup d'épaule

Et mettre leurs vertus à prix,

Que, sous prétexte de famille,

Et d'ordre, et de propriété,

On nous administre, on nous pille,

On nous vole la liberté ?

Qu'importe qu'un peuple hasarde

Ce legs glorieux du vainqueur ?

Il suffit que je te regarde,

Et la foi renaît dans mon cœur !

Je vois rayonner sur la France

Cet astre un moment éclipsé,

Et dans nos regrets l'espérance,

Et l'avenir dans le passé !

Je vois s'épanouir la terre

Sous les clartés du vieux Voltaire,

Et les Patouillets effarés

Regagner leurs antres sacrés !

Le cœur s'échauffe, l'âme vibre ;

Le coq gaulois, joyeux et libre,

Écrase l'aigle dans son œuf !

Je te regarde, et vois éclore,

Dans ta vieillesse, une autre aurore

En buvant à quatre-vingt-neuf !