Quatrième veille

By René-François Sully Prudhomme

Written 1878-01-01 - 1878-01-01

Il fait nuit, c'est la fin des pas et des clameurs ;

Le marchand de ses gains double en songe la somme,

Le manœuvre s'affaisse et cuve son rogomme,

La galère partout a vaincu ses rameurs.

Tous les bruits de la vie en confuses rumeurs

Expirent dans la brise aux pieds de l'astronome ;

On sent planer la trêve éphémère du somme

Sur la ville, tombeau d'innombrables dormeurs.

Le prochain cimetière a des lits plus durables.

Où serait le grand mal si tous ces misérables,

Malheureux ou méchants, ne se réveillaient pas ?

Ne peux-tu, zodiaque, achever ta tournée

Sans le secours de l'homme, infirme et sitôt las ?

Toi, terre, ouvrir demain, sans peuples, la journée ?

Les peuples ont pour mission

De vaincre et d'ennoblir la terre !

Chacun d'eux avec passion

Chérit le sol héréditaire ;

Et quand par des envahisseurs

Une glèbe en est offensée,

Le soldat baise au front ses sœurs

Et sur les yeux sa fiancée ;

Il part. Hélas ! Un bien-aimé,

Un frère, un fils ! Qui le remplace ?

Mais la famille en vain l'enlace :

Pour la patrie il s'est armé !

Son front sous le baiser s'incline,

Et se redresse après l'adieu.

Mais on lui facilite un peu

La vertu par la discipline.

Le chef n'est qu'un roseau ; son ordre, un peu de vent ;

Mais le soldat l'ignore. Un champ de mars ressemble

Au cirque où des lions côte à côte vont l'amble,

Pour obéir au fouet qui règne en les bravant.

Il marche à droite, à gauche, en arrière, en avant,

Comme on veut, le troupeau formidable qui tremble !

Mais vous qui lui montrez comment on marche ensemble,

Prenez garde qu'un jour il ne soit trop savant :

Montant de proche en proche, un seul refus tenace

À l'impuissante voix qui commande et menace,

Vous dégraderait tous, du caporal au roi !

La discipline est l'art de faire craindre une ombre,

L'art de magnétiser la force par l'effroi,

En trompant l'unité sur le pouvoir du nombre.

Tais-toi ! Le doute empoisonneur

Te souffle un langage de traître !

Un officier n'est pas un maître :

En lui l'obéi, c'est l'honneur !

Il porte la patrie entière

Dans sa pensée et dans ses yeux ;

Toutes les âmes des aïeux

L'accompagnent à la frontière ;

Tous les défenseurs sur ses pas

S'y précipitent avec rage,

Sous l'aiguillon seul du courage,

Qu'il leur apprend s'ils ne l'ont pas !

Le soldat, l'œil plein d'étincelles,

Court au canon sur lui braqué !

Ce lion retourne aux gazelles,

Aussitôt qu'il n'est plus traqué.

Quand deux états rivaux, aux bornes mitoyennes,

Pour se les disputer lèvent leurs étendards,

Et qu'après maint exploit, tous, conscrits et soudards,

Ont amplement fourni la pâture aux hyènes,

Il se peut qu'en changeant les frontières anciennes

La victoire à l'aveugle ait mieux taillé les parts,

Ou que le favori de ses sanglants hasards

Occupe iniquement les terres qu'il fait siennes :

N'importe ! Quels qu'ils soient, les arrêts du canon

Demeurent viciés, équitables ou non :

La sentence du meurtre est toujours immorale.

Chaque ennemi par l'autre est devant Dieu cité ;

Mais le juge est suspect dans chaque cathédrale,

Où l'encens le provoque à la complicité.

L'histoire abonde en grands exemples

De la justice du vrai Dieu ;

Sous mille noms, dans tous les temples,

C'est lui qui pèse chaque vœu.

Des temples grecs que le temps mine

Il est tombé plus d'un fronton,

Depuis les flots de Salamine

Jusqu'aux herbes de Marathon ;

Mais aucun siècle ne déchire

Le livre où chaque race apprend

La morsure de Cynégire,

La palme du coureur mourant !

Et l'arrêt de Dieu qui les juge

Aux cultes grecs a survécu.

Ton juste Dieu n'est qu'un transfuge

Aux yeux du roi des rois vaincu !

L'arbre des races pousse autrement que le chêne,

Qui du sol ténébreux fait monter au ciel clair

Son feuillage unanime et populeux dans l'air,

Par des rameaux sans nombre enchevêtrés sans gêne ;

Il ne circule pas une sève homogène

Dans cet arbre saignant à l'écorce de chair,

Et jamais les rameaux n'y fleurissent de pair :

Où triomphe une race, une autre est à la chaîne.

L'humanité plutôt ressemble à ces forêts

Où la plus forte essence accomplit son progrès

Par l'étouffement lent de ses faibles cousines,

Où sous les vents d'orage un végétal géant,

Foulant de ses bras lourds les floraisons voisines,

Les brise, les effeuille et les met à néant.

Non, non ! L'espèce humaine est une :

Tous les peuples sont différents

Par le climat et la fortune,

Mais, par l'âme et le corps, parents !

Leurs débuts sont tous comparables ;

Leurs progrès se sont ressemblé :

Où les déserts étaient arables

Partout des socs ont fait du blé !

Leurs mœurs et leurs lois sont diverses ;

Mais les fils, quand l'aïeul n'est plus,

Partout aux licences perverses

Opposent des pactes conclus.

Le prêtre partout prie, et lave

Par quelque baptême les fronts.

Garde-toi d'omettre l'esclave :

Partout aussi nous le verrons.

Tel homme à tel autre homme est souvent plus contraire

Que la lumière à l'ombre et que l'onde au rocher.

L'esprit qui les compare et les veut rapprocher

Abuse impudemment de son besoin d'abstraire.

Ton sang peut à ma lèvre imposer le mot frère,

Mais ce mot, il ne peut à mon cœur l'arracher :

Tel me parle en ma langue, et me reste étranger ;

Je l'entends malgré moi siffler, rugir ou braire.

Le sang est-il tout l'homme, et la fraternité,

Pacte d'amour juré sans la main ni la bouche,

N'est-elle que le nœud des corps de même souche ?

Un roi nègre est issu (pour le moins imité)

Du gorille, et par l'âme et la forme il y touche

De plus près que mon chien, frère sans vanité.

Blanc, jaune ou noir, et qu'il se nomme

Français, chinois, éthiopien,

On salue un juge en tout homme ;

Et ce respect prouve un lien.

Pour titre à subjuguer la bête

Tandis que le besoin suffit,

On allègue un droit de conquête

Quand c'est l'homme qu'on asservit ;

Car l'esclave est juge, et le maître

Qui le traite en pur animal

Craint tout bas de ne lui paraître

Qu'une brute faisant du mal.

L'instinctif hommage à l'espèce

Du nœud qui la forme est témoin.

Qui n'a tué d'un signe, au loin…

Le mandarin dans l'ombre épaisse ?

C'est du conflit des corps que le droit est venu.

Si l'homme était une ombre, ou qu'il fût solitaire

Et qu'il se pût nourrir comme il se désaltère,

D'un peu d'eau, fruit du ciel, sans culture obtenu,

Tout désir ne serait qu'un souhait ingénu,

Du pouvoir de jouir aiguillon salutaire,

Et le besoin, sans nom, serait mort-né sur terre ;

Le mot justice même y serait inconnu ;

Exempte d'imposer ou subir un partage,

La vie, essor sans cesse élargi davantage,

S'épandrait sans donner ni recevoir de heurt.

Mais nos prisons de chair se disputent l'espace,

La place de tes pieds, il faut que je m'en passe :

Toujours d'un droit qui naît une liberté meurt.

Qu'importe ! Demande à Virgile

Si, devenus ombres, les morts

Ne pleurent pas l'épaisse argile

Dont jadis étaient faits leurs corps :

Dans leur impalpable substance

Ils ne peuvent plus se léser ;

Mais, n'ayant plus de consistance,

Leurs lèvres n'ont plus de baiser ;

Leurs bras, ouverts comme les nôtres,

Se referment sans presser rien,

Indépendants les uns des autres

Ils souffrent d'errer sans lien ;

Oh ! Les chaînes leur font envie :

Ils ne sont que trop peu gênés !

Entre eux n'étaient-ils enchaînés

Que par la caresse, en leur vie ?

Le sang, de corps en corps, circule entre animaux :

Le meurtre le répare, en même temps qu'il l'use,

La faim quotidienne en ose ouvrir l'écluse,

Mais n'en ose lever que les tributs normaux ;

L'homme, lui seul, dans l'homme en crève les canaux

Par le fer et le plomb, sans la faim pour excuse ;

Partout, mettant la force aux ordres de la ruse.

Le dragon de la guerre a rougi ses anneaux.

Nature, as-tu créé des races ennemies

Pour balancer l'excès de tes économies

Par des crédits ouverts brusquement à la mort ?

Ne valait-il pas mieux modérer les naissances

Que d'en abandonner l'équilibre au plus fort,

Qui décime sans choix les fronts que tu recenses ?

Regrette le sang répandu,

Mais non les batailles ; mesure,

Non la largeur de la blessure,

Mais à quel prix il fut vendu !

Les animaux vivent et meurent

Sans patrimoine à féconder ;

Leurs lois, qu'ils n'ont pas à fonder,

Sans progrès ni déclin demeurent.

Mais pour que tout le genre humain

De plus en plus fleurisse et vaille,

Chaque peuple à son tour travaille,

S'il le faut, le glaive à la main :

Puissant ou faible, il fait la guerre

Pour la gloire ou la liberté !

Ces biens, j'en connais la cherté,

Le titre illusoire et précaire.