Quel daim ?

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Les dames, à ce qu'on assure,

Par un revirement soudain,

Porteront bientôt, pour chaussure,

Des bottines en peau de daim.

Et bien que l'esprit s'accommode

Mal de ce projet fabuleux,

Ces mêmes reines de la mode

Mettront à leurs mains des gants bleus.

Telles on les verra, mutines,

S'égarer dans le clair jardin.

Quoi ! des gants bleus ! Et des bottines

En peau de daim ! Mais de quel daim ?

O grand Bossuet qui t'envoles,

Depuis toi, nous parlons bien mal.

Le daim, en nos langues frivoles,

N'est pas toujours cet animal

Doux et gracieux, qui s'effare

Et boit dans la source au flot clair,

Tandis que l'horrible fanfare

Jette un cri de cuivre dans l'air.

Non. Le mot que sans doute ignore

Chateaubriand, comme Baïf,

Se transforme et désigne encore

Le bon jeune homme au cœur naïf.

A qui les Èves éternelles,

Avec un aplomb très hardi,

Font voir, pour charmer ses prunelles,

Des chandelles en plein midi.

Belles dont les yeux en amande

S'éclairent d'un rayon soudain,

En quel sens, je vous le demande,

Prenons-nous ici le mot : Daim ?

Quoi ! les princesses de nos fêtes,

Que sans cesse adule Paris,

Auront-elles des bottes faites

Avec la peau de leurs maris ?

Ou bien ces bottes, que décore

Une boucle de diamants,

Seront-elles faites encore

Avec la peau de leurs amants ?

Quant aux gants bleus, la femme forte

Disant toujours : Fais ce que dois,

Voudra sans doute, de la sorte,

Avoir l'azur au bout des doigts.

Et lorsque déroulant sa gamme

Aux genoux d'une Alaciel,

L'amant dira : Je veux, madame,

Le paradis, je veux le ciel ;

La magicienne enchantée

Près du Chérubin qui songeait,

Dira, tendant sa main gantée :

Prenez, monsieur, voici l'objet !