Quelques Chansons

By Gabriel Vicaire

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Le printemps, couronné de folles marjolaines,

Sur la pointe des monts a mis son pied léger ;

Une flûte à la main, comme un jeune berger,

Du pays de l’azur il descend vers les plaines.

Quelque musique flotte à l’horizon lointain,

Pareille à l’oiseau bleu qui jamais ne se pose,

Et la colline d’or se perd dans le ciel rose

Comme un rêve d’amour dans la paix du matin.

Douce forêt, profonde et mystique chapelle,

Ouvre ton porche vert à qui vient en ami ;

C’est l’heure tendre ; éveille-toi, bel endormi,

Éveille-roi, mon cœur, au désir qui t’appelle.

C’est le mois des mois.

Les rosiers boutonnent ;

Voici que fleuronnent

Les arbres des bois.

L’épine vinette

Commence à pousser ;

On va voir danser

La bergeronnette.

Les ruisseaux chantants

De pourpre se teignent ;

Des saules y baignent

Leurs cheveux flottants.

Dites-moi, Rosette,

Pourquoi riez-vous ?

Que vos yeux sont doux,

Ma folle amusette !

J’entends un oiseau

Perché sur ce hêtre ;

Je vois apparaître

Une fleur dans l’eau.

Ah ! ah ! la pervenche,

Qui la cueillera ?

Qui l’attrapera,

L’oiseau sur la branche ?…

Dans une rose

Au cœur mouillé

S’est éveillé

Le matin rose,

Le vert matin

Qui fait tapage,

Effronté page,

Tout en satin.

Quelle jonchée

De roses d’or

Sous l’aube encor

Un peu fâchée.

Le bois riant

Est dans la brume ;

Tout le ciel fume

À l’Orient,

Et l’alouette

Vient de chanter ;

J’entends monter

Sa voix fluette.

Volez autour

Des marguerites,

Ô mes petites

Chansons d’amour ;

Parmi la mousse,

Au long des blés,

Allez, allez

Trouver ma douce,

Et murmurez

À son oreille :

« Mignonne, éveille

Tes yeux dorés,

« Tes yeux, ta bouche,

Brin de lilas,

Ton cœur, hélas !

Toujours farouche.

« Oh ! montre-toi,

La beauté même !

Celui qui t’aime

Est en émoi.

« Lève-toi, reine

Du monde heureux ;

Ton amoureux

Est dans la peine.

« Il ne veut rien

Que ton sourire ;

Il ne sait dire

Qu’un nom, le tien.

« Que ta voix tendre

S’élève au loin,

Il n’a besoin

Que de l’entendre.

« Il t’aime, et vois,

Pleine de grâce,

L’aurore passe

Entre tes doigts. »

C’est l’heure chantante.

La terre a souri ;

Un frisson d’attente

Passe au bois fleuri.

Pervenche, anémone,

Égayez les prés ;

Voici la mignonne

Aux sourcils dorés.

Joli vent, caresse

La pointe des houx ;

Voici la maîtresse

Qu’on sert à genoux.

Buvez la rosée,

Lys et liseron ;

Voici l’épousée,

La couronne au front.

Ô belle si sage

Qu’on t’arme en tremblant,

Pique à ton corsage

Un papillon blanc.

Soulève ton voile,

Déesse ou lutin ;

Flotte, belle étoile,

Au vent du matin.

Ta voix est plus douce,

Avec son babil,

Que l’eau sous la mousse,

Au printemps d’avril.

La plus fraîche rose,

Sous le firmament,

Ma mie, est éclose

En ton cœur aimant.

Comment prendre garde

Au soleil des cieux ?

Le jour me regarde

À travers tes yeux.

Belle aux longs cheveux,

Ma tourlourisette,

Belle aux longs cheveux,

C’est vous que je veux.

Belle aux tresses d’or,

Faites-moi risette,

Belle aux tresses d’or,

Souriez encor.

Robe de satin,

Souliers d’écarlate ;

Robe de satin,

Couleur du matin.

Sur tous gros atours

Le soleil éclate,

Sur tous vos atours,

Fleur de mes amours.

Gloire à vos vingt ans,

Fleur de primevère ;

Gloire à vos vingt ans,

Fleur de mon printemps !

À votre santé

Je vide mon verre ;

À votre santé,

Fleur de mon été !

Puisque chacune

À son chacun,

Mon joli brun,

Je suis ta brune.

Puisque le jour

S’habille en rose,

Je suis ta rose,

Ô mon amour.

Vois, à l’orée

Du bois dormant,

Venir gaiement

L’aube dorée.

En plein rayon

Qui vole, vole ?

C’est l’aile folle

Du papillon.

Ah ! turlurette,

Que vois-je ici ?

C’est le souci

Et l’amourette.

Mon joli roi,

Je te désire ;

En un sourire

Embrasse-moi.

Doucement cueille,

Sous l’oranger,

Mon cœur léger

Comme la feuille.

Que je t’aime,

Joli berger,

Plus léger

Que l’amour même !

En tes yeux

Où le ciel passe,

Que de grâce,

Enfant joyeux !

Sur ta bouche

Oh ! quelle fleur,

Enjôleur

Que rien ne touche !

Trop souvent

Ton cœur s’envole,

Plume folle,

Au gré du vent.

À chacune

Tu ris un brin,

Pèlerin

Du clair de lune.

Mais ce jeu

Nous plaît encore ;

On t’adore,

Et puis adieu.

Sur la branche

À l’abandon,

Cueille donc

La rose blanche.

Marion s’est endormie,

À l’ombre d’un églantier.

— Apprends-moi le doux métier,

Marion, ma belle amie.

Le soleil est à l’entour

Qui lui caresse la joue.

— Montre-moi comment on joue,

Marion, le jeu d’amour.

D’un brin de muguet fleurie,

Sa chevelure est au vent.

— Marion, rends-moi savant

En l’art de folâtrerie.

Marion, c’est Nicolas

Qui voudrait bien, mais qui n’ose.

Marions-nous sous la rose,

Sous la rose et le lilas.

Chiffon, chiffonnette,

Lève, en souriant,

Ta blanche cornette

Et ton nez friand,

Chiffon, chiffonnette,

Ma jolie Annette.

Chiffon, chiffonnette,

Que de fleurs ! Holà !

L’épine vinette

N’a pas ce teint-là,

Chiffon, chiffonnette

Ce teint de nonnette.

Chiffon, chiffonnette,

J’ai lu dans tes yeux ;

Comme une rainette

Mon cœur est joyeux.

Chiffon, chiffonnette,

Êtes-vous honnête ?

Chiffon, chiffonnette,

J’ai, pour te loger,

Une maisonnette

En bois d’oranger,

Chiffon, chiffonnette,

En bois d’épinette.

Chiffon, chiffonnette,

Tra déri déra,

Bientôt, ma brunette,

Ton pied poussera,

Chiffon, chiffonnette,

La barcelonnette.

Qu’il fait bon voir,

Quand vient la brune,

Danser la lune

Sur l’abreuvoir !

Une fillette

En jupon blanc

S’en va, filant

Sa quenouillette.

Un gas la suit

Comme son ombre,

Dans le bois sombre

Qu’emplit la nuit.

Elle se montre :

Il est tout près.

Sans faire exprès,

L’on se rencontre.

Ah ! quel tourment

D’aller ensemble !

La belle tremble ;

Aussi l’amant.

On peut oser

Plus d’une chose.

Vive la rose

Et le baiser !

Mon Dieu, que les garçons

Ont de peine en ce monde,

Tourne la ronde,

Envolez-vous, chansons !

Tous, leur sort est le même ;

Les belles font aussi

Trop de souci

À celui qui les aime !

On n’est jamais content

Du jour où l’on courtise ;

Quelle sottise

De les regarder tant !

Leur amoureux langage

Nous tient à leurs genoux ;

C’est fait de nous

Si notre cœur s’engage.

Vous écoutez leur voix :

C’est comme une musique,

Mais leur doigt pique

Comme le houx des bois.

— « Mets-toi là, je t’en prie,

Je veux t’apprendre un jeu.

Regarde un peu

Si ma rose est fleurie. »

Et quand on vient, friand,

Tâter leur gorgerette,

Sous la coudrette

Elles fuient en riant.

De ce dur esclavage

Je me veux préserver.

J’irai trouver

Le rossignol sauvage.

— « Cousin, j’ai tant pleuré !

Chante-moi ta romance.

Allons, commence,

Je t’accompagnerai.

« Ma mignonne est si folle !

J’en ai trop de tourment.

Dis-moi comment

Au bois on se console. »

J’aurai soin d’emporter

Un flacon de vin rose.

Aucune chose

Ne vous fait mieux chanter.

Je rirai de la blonde

Et de la brune aussi.

Plus de souci :

Tourne, tourne, la ronde !

Au ciel qui s’emplit de reflets dorés

Monte, en gazouillant, l’alouette grise.

Avec le matin vole dans la brise,

Vole, mon cœur, vole au delà des prés !

Le baiser revient aux lèvres mi-closes,

Comme l’hirondelle aux toits du château.

La porte d’argent s’ouvrira tantôt ;

Vole, mon cœur, vole au milieu des roses !

L’heure virginale, attendant le jour,

Au creux de sa main boit de la rosée ;

Et puis elle rit comme une épousée.

Vole, mon cœur, vole au jardin d’amour !

Et voici venir, sommeillant encore,

Ses cheveux si blonds sur le ciel tout bleu,

Celle qui prétend qu’elle t’aime un peu.

Vole, mon cœur, vole au fond de l’aurore !

C’était par un beau jour

De la saison fleurie.

J’ai rencontré Marie,

Vive l’amour !

J’ai rencontré Marie,

Au fond de la prairie.

— Belle aux fraîches couleurs,

Aux yeux de violette,

Qu’as-tu donc, bachelette,

Vivent les fleurs !

Qu’as-tu donc, bachelette,

À soupirer seulette ?

— Cher amoureux, bonjour.

Mon cœur, où peut-il être ?

L’oiseau, par la fenêtre,

Vive l’amour !

L’oiseau, par la fenêtre,

A fui loin de son maître.

Ce sont les oiseleurs

Ou les enfants, que sais-je ?

Qui l’auront pris au piège,

Vivent les fleurs !

Qui l’auront pris au piège,

En forêt, sous la neige.

Il était sans détour,

Si naïf et si tendre !

Il n’a su se défendre,

Vive l’amour !

Il n’a su se défendre.

On a bien pu le prendre.

— Belle, sèche tes pleurs.

Ton cœur est libre encore.

Il chante dans l’aurore,

Vivent les fleurs !

Il chante dans l’aurore

Pour celui qui t’adore.

Tu m’aimes pourtant,

Ô rose des roses,

Tu m’aimes pourtant,

Toi que j’aime tant.

J’ai vu dans tes yeux,

J’ai vu tant de choses !

J’ai vu dans tes yeux

L’infini des cieux !

Ton corps enchanté

Me suit comme un rêve ;

Ton corps enchanté

N’est que volupté.

Ta bouche sourit ;

C’est la bouche d’Ève.

Ta bouche sourit

Et tout refleurit.

Je suis le foyer ;

Toi, la belle flamme.

Je suis le foyer :

Viens m’incendier.

Écrase mon cœur,

Souffle sur mon âme ;

Écrase mon cœur,

Perdu de langueur.

Je te bercerai

Dans la mousseline,

Je te bercerai,

Tout un soir doré.

Et tu dormiras

Câline, câline,

Et tu dormiras,

Câline, en mes bras !