Qui vive !

By Jules Barbier

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

L'honneur est pour ce peuple une chose inconnue,

Un mot vide de sens ;

Dans sa corruption son âme est ingénue,

Ses yeux sont innocents.

Il croit que c'est permis. Il trône, il se goberge,

Il rit, il est fringant ;

Il semble s'ignorer, comme une jeune vierge,

Ou comme un vieux brigand !

Le mensonge est sa loi, son plaisir, le complice

De sa férocité ;

Il ment avec bonheur, il ment avec délice,

Il ment avec fierté !

Il raconte à Paris que la province en larmes

Veut la paix à tout prix ;

Il raconte à Belfort, qui résiste à ses armes,

Qu'il a brûlé Paris !

Si le Prussien se trouve en forces inégales,

Ce bobêche sanglant

Vous demande merci pour vous cribler de balles,

Derrière un drapeau blanc !

Quelquefois, comme l'âne en lion se transforme,

Il croit avec son bât

Laisser sa peau prussienne, et sous notre uniforme

Il nous livre combat !

Si, dans la nuit, il veut de quelque tentative

Assurer le succès,

Au soldat qui l'arrête en lui criant : Qui vive !

Il répondra : Français !… —

Eh bien, convenons-en, oui, royaliste insigne

Ou bon républicain,

Le Français, quel qu'il soit, est l'adversaire indigne

D'un si parfait coquin !

Va ! Prussien, mon ami ! ne crains pas qu'il oublie

L'honneur de son drapeau ;

Que, pour livrer bataille et vaincre, il s'humilie

Jusqu'à prendre ta peau !

Va ! tu peux lui crier : qui vive !… je te jure

Qu'il mourra comme un chien,

Plutôt que de jamais se faire cette injure

De répondre : Prussien !