Races

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1905-01-01 - 1905-01-01

Vous autres qui traînez vos généalogies

A travers les bonheurs et les malheurs

Des âges, et croyez savoir par cœur

Quel sang vous bouillonne ou vous stagne au cœur,

Vous ne me direz pas, vous, de quelles orgies

De misère et d'orgueil je sors,

Ni quels vivants furent les morts

Dont je suis descendante au soleil d'aujourd'hui.

Ainsi, l'énigme de moi-même me fuit,

Mais je sens en moi des millions d'aïeux

Se battre. Et sais-je, bien ce que je veux et peux,

Debout sur cette foule profonde ?

Or, sur la berge où les usines grondent,

Si, des soirs, j'ai compris que je sortais des reins

Des gueuses et des gas manieurs de surins

Dont je frôle en passant le cousinage sombre,

Et si, dans l'oreiller de soie,

Inerte d'indolente et délicate joie,

J'ai frissonné tous les frissons subtils,

Un regard autocrate et peureux dans les cils,

Maintenant je demande, — et de toute mon âme ! —

Voire mort dans ma chair, votre mort dans mon âme,

Tas de femelles et de dames

Qui me circulez dans le sang,

Garces d'amour, de rêve et de sang,

Filles d'honneur, filles de joie

Horde en tumulte, horde interne qui s'éploie,

Femmes de mer, femmes de terre,

O contradictoires, mes Mères !