Rapsodie du sourd

By Tristan Corbière

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

L'homme de l'art lui dit : — Fort bien, restons-en là.

Le traitement est fait : vous êtes sourd. Voilà

Comme quoi vous avez l'organe bien perdu. —

Et lui comprit trop bien, n'ayant pas entendu.

— Eh bien, merci Monsieur, vous qui daignez me rendre

La tête comme un bon cercueil.

Désormais, à crédit, je pourrai tout entendre

Avec un légitime orgueil…

A l'œil — Mais gare à l'œil jaloux, gardant la place

De l'oreille au clou !… — Non — A quoi sert de braver :

… Si j'ai sifflé trop haut le ridicule en face,

En face, et bassement, il pourra me baver !…

Moi, mannequin muet, à fil banal ! — Demain,

Dans la rue, un ami peut me prendre la main,

En me disant : vieux pot …, ou rien, en radouci ;

Et je lui répondrai — Pas mal et vous, merci ! —

Si l'un me corne un mot, j'enrage de l'entendre ;

Si quelqu'autre se tait : serait-ce par pitié ?…

Toujours, comme un rébus, je travaille à surprendre

Un mot de travers… — Non — On m'a donc oublié !

— Ou bien — autre guitare — un officieux être

Dont la lippe me fait le mouvement de paître,

Croit me parler… Et moi je tire, en me rongeant.

Un sourire idiot — d'un air intelligent !

— Bonnet de laine grise enfoncé sur mon âme !

Et — coup de pied de l'âne… Hue ! — Une bonne-femme

Vieille Limonadière, aussi, de la Passion !

Peut venir saliver sa sainte compassion

Dans ma trompe-d'Eustache, à pleins cris, à plein cor,

Sans que je puisse au moins lui marcher sur un cor !

— Bête comme une vierge et fier comme un lépreux,

Je suis là, mais absent… On dit : Est-ce un gâteux,

Poète muselé, hérisson à rebour ?… —

Un haussement d'épaule, et ça veut dire : un sourd.

— Hystérique tourment d'un Tantale acoustique !

Je vois voler des mots que je ne puis happer ;

Gobe-mouche impuissant, mangé par un moustique,

Tête-de-turc gratis où chacun peut taper.

O musique céleste : entendre, sur du plâtre,

Gratter un coquillage ! un rasoir, un couteau

Grinçant dans un bouchon !… un couplet de théâtre !

Un os vivant qu'on scie ! un monsieur ! un rondeau !…

— Rien — Je parle sous moi… Des mots qu'à l'air je jette

De chic, et sans savoir si je parle en indou…

Ou peut-être en canard, comme la clarinette

D'un aveugle bouché qui se trompe de trou.

— Va donc, balancier soûl affolé dans ma tête !

Bats en branle ce bon tam-tam, chaudron fêlé

Qui rend la voix de femme ainsi qu'une sonnette,

Qu'un coucou !… quelquefois : un moucheron ailé…

— Va te coucher, mon cœur ! et ne bats plus de l'aile.

Dans la lanterne sourde étouffons la chandelle,

Et tout ce qui vibrait là — je ne sais plus où —

Oubliette où l'on vient de tirer le verrou.

— Soyez muette pour moi, contemplative Idole,

Tous les deux, l'un par l'autre, oubliant la parole,

Vous ne me direz mot : je ne répondrai rien…

Et rien ne pourra dédorer l'entretien.