Regains

By Jean Richepin

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Le fruit mûr tombe en automne,

L'arbre sec meurt en hiver ;

Et c'est pourquoi je m'étonne

De la fraîcheur monotone

Qu'a notre amour encor vert.

Oui, depuis plusieurs années

Que notre Avril est passé,

Bien des fleurs se sont fanées,

Bien des herbes, qui sont nées

Avec nous, ont trépassé.

Plus d'une espérance folle

A germé sous notre ciel,

Puis, triste, a clos sa corolle

Sans qu'une abeille qui vole

Y vînt parfumer son miel.

Nos voluptés apaisées

Ont ressemblé bien des fois

Aux feuilles mortes, brisées

Par la lourdeur des rosées

Qui sont les larmes des bois.

Tes rancœurs et mes colères,

Comme un soleil irrité,

Ont tari des sources claires

Où nos bêtes familières

Aimaient à boire l'été.

Capricieux et sans causes,

Tes feux en glace changés

Ont, Thermidors et Nivôses,

Tour à tour roussi des roses

Et gelé des orangers.

Mes désirs fous et sans trêves,

Comme des vents furibonds

Ont dispersé sur nos grèves

Le sable uni de tes rêves

Dans leurs vertigineux bonds.

Et malgré tout, ô mignonne.

Malgré le soleil, l'hiver,

L'orage, le vent, l'automne,

Dans son Avril monotone

Notre amour est encor vert.

Notre amour est la prairie

Où, malgré les fenaisons,

L'herbe n'est jamais flétrie ;

Et la luzerne fleurie

Qu'en chantant nous y faisons

A des pousses toujours fraîches,

Regains jamais épuisés,

Où nous menons hors des crèches

Paître loin des herbes sèches

Le troupeau de nos baisers.