Remerciment au roy

By Jean-Baptiste Poquelin

Written 1672-01-01 - 1672-01-01

Vostre paresse enfin me scandalise,

Ma Muse ; obéissez-moy ;

Il faut, ce matin, sans remise,

Aller au Lever du Roy.

Vous sçavez bien pourquoy,

Et ce vous est une honte

De n'avoir pas esté plus prompte

A le remercier de ses fameux bienfaits,

Mais il vaut mieux tard que jamais ;

Faites donc vostre conte

D'aller au Louvre accomplir mes souhaits.

Gardez-vous bien d'estre en Muse bastie.

Un air de Muse est choquant en ces lieux ;

On y veut des objets à réjouir les yeux ;

Vous en devez estre advertie,

Et vous ferez vostre cour beaucoup mieux

Lors qu'en Marquis vous serez travestie.

Vous sçavez ce qu'il faut pour paroistre Marquis.

N'oubliez rien de-l-air, ni des habits ;

Arborez un Chapeau chargé de trente plumes

Sur une Perruque de pris ;

Que le Rabat soit des plus grands volumes

Et le Pourpoint des plus petits.

Mais, sur tout, je vous recommande

Le Manteau, d'un ruban sur le dos retroussé ;

La galanterie en est grande,

Et, parmy les Marquis de la plus haute Bande

C'est pour estre placé.

Avec vos brillantes hardes

Et vostre adjustement,

Faites tout le trajet de la Salle des Gardes,

Et, vous peignant galamment,

Portez de tous costez vos regards brusquement,

Et, ceux que vous pourrez connoistre,

Ne manquez pas, d'un haut ton,

De les saluer par leur nom,

De quelque rang qu'ils puissent estre ;

Cette familiarité

Donne, à quiconque en use, un air de Qualité.

Grattez du peigne à la porte

De la Chambre du Roy

Ou si, comme je prévoy,

La presse s'y trouve forte,

Monstrez de loin vostre Chapeau,

Ou montez sur quelque chose

Pour faire voir vostre museau,

Et criez, sans aucune pause,

D'un ton rien moins que naturel :

Monsieur l'Huissier ; pour le Marquis un tel.

Jettez vous dans la foule, et tranchez du Notable ;

Coudoyez un chacun ; point du tout de quartier.

Pressez, poussez, faites le Diable

Pour vous mettre le premier,

Et, quand mesme l'Huissier,

A vos désirs inexorable,

Vous trouveroit en face un Marquis repoussable,

Ne démordez point pour cela,

Tenez toujours ferme là ;

A déboucher la porte il iroit trop du vostre ;

Faites qu'aucun n'y puisse pénétrer

Et qu'on soit obligé de vous laisser entrer

Pour faire entrer quelqu'autre.

Quand vous serez entré, ne vous relaschez pas.

Pour assiéger la chaise, il faut d'autres combats :

Taschez d'en estre des plus proches,

En y gagnant le terrain pas à pas,

Et, si des assiégeans le prévenant amas

En bouche toutes les approches,

Prenez le party doucement

D'attendre le Prince au passage.

Il connoistra vostre visage

Malgré vostre déguisement,

Et lors, sans tarder davantage,

Faites-luy vostre Compliment.

Vous pourriez aysément l'étendre

Et parler des transports qu'en vous font éclater

Les surprenants bienfaits, que, sans les mériter,

Sa libérale main sur vous daigne respandre,

Et, des nouveaux efforts, où s'en va vous porter

L'excez de cet honneur où vous n'osiez prétendre,

Luy dire comme vos désirs

Sont, après ses bontez qui n'ont point de pareilles,

D'employer à sa gloire, ainsi qu'à ses plaisirs,

Tout vostre art et toutes vos veilles,

Et là-dessus luy promettre merveilles.

Sur ce chapitre on n'est jamais à sec ;

Les Muses sont de grandes prometteuses,

Et, comme vos sœurs les causeuses,

Vous ne manqueriez pas, sans doute, par le bec.

Mais les grands Princes n'ayment guères

Que les Complimens qui sont courts,

Et le nostre sur tout a bien d'autres affaires

Que d'escouter tous vos discours ;

La louange et l'encens n'est pas ce qui le touche

Dès que vous ouvrirez la bouche

Pour luy parler de grâce et de bienfait,

Il comprendra d'abord ce que vous voulez dire,

Et, se mettant doucement à sourire

D'un air qui sur les cœurs fait un charmant effet.

Il passera comme un trait,

Et cela vous doit suffire ;

Voilà vostre Compliment fait.