Rencontre d’une chèvre et d’une brebis

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

« Pardon ! n’est-ce pas vous que j’ai vue une fois ? »

Dit, en faisant la révérence,

La chèvre à la brebis de chétive apparence,

Liée et seule au bord d’un bois.

« Vous étiez, si c’est vous, si charmante et si folle

Qu’en vous voyant ainsi je n’osais vous parler.

J’accusais ma mémoire, et j’allais m’en aller

Sans vous adresser la parole. »

Et la brebis, levant sa tête avec effort,

Bêle ce sanglot de son âme :

— «Vous ne vous trompez pas ; c’est… c’était moi, madame ;

Et me voilà !… voilà le sort.

« Quand j’étais blanche et rose, on m’a beaucoup parée.

Aux fêtes du printemps on m’habillait de fleurs ;

On me laissait brouter sur de tendres couleurs.

Et je me croyais adorée.

« L’eau filtrant du rocher pour laver ma toison

Ne semblait jamais assez claire ;

Oh ! madame, c’est doux ! oui, c’est si doux de plaire

Qu’on n’en cherche pas la raison.

« Je dansais à la flûte une couronne en tête ;

J’en faisais mon devoir et ma cour au pasteur.

Je buvais dans sa tasse, intrépide, sans peur,

Et ses festins étaient ma fête.

« Tout changea. Le pasteur, las de m’être indulgent,

Me fit traîner au sacrifice.

Toutefois un enfant me sauva du supplice

Alors qu’on allait m’égorgeant.

« La pitié… Je le crois, mais on m’ôta ma laine,

Ma sonnette d’argent, mes flots de rubans verts.

Ma liberté, ma part dans ce bel univers.

Et le doux lait dont j’étais pleine.

« Je fus liée… » — « Horreur ! Ah ! j’aurais tant mordu,

Tant bondi pour casser ma corde,

Tant bramé vers le ciel : « À moi ! Miséricorde !

Que mon droit m’eût été rendu.

« Aux cris de l’innocence il faut que Dieu réponde !

Oui, madame, on m’égorge : il doit me secourir.

Il doit me délier, moi, faite pour courir

Toutes les montagnes du monde ! »

Le nez de la brebis se baissa consterné.

Humble aux bonheurs, douce au martyre,

Son cœur saigne et pourtant sa plainte se retire

De la chèvre au front étonné.

— « Quoi ! vous ne sautez pas contre un sort si funeste ?

Que votre haine est molle et lente à s’enflammer ! »

— « La haine corromprait le bonheur qui me reste. »

— « Hé, mon Dieu ! quel est donc votre bonheur ? »— « D’aimer.»