Rendez-vous

By Paul Verlaine

Written 1889-01-01 - 1889-01-01

Dans la chambre encore fatale

De l’encor fatale maison

Où la raison et la morale

Se tiennent plus que de raison,

Il semble attendre la venue

À quoi, misère, il ne croit pas

De quelque présence connue

Et murmure entre haut et bas :

« Ta voix claironne dans mon âme

Et tes yeux flambent dans mon cœur.

Le Monde dit que c’est infâme

Mais que me fait, ô mon vainqueur ?

J'ai la tristesse et j'ai la joie

Et j’ai l’amour encore un coup,

L’amour ricaneur qui larmoie,

Ô toi beau comme un petit loup !

Tu vins à moi gamin farouche

C’est toi, joliesse et bagout

Rusé du corps et de la bouche

Qui me violente dans tout

Mon scrupule envers ton extrême

Jeunesse et ton enfance mal

Encore débrouillée et même

Presque dans tout mon animal

Deux, trois ans sont passés à peine,

Suffisants pour viriliser

Ta fleur d’alors et ton haleine

Encore prompte à s’épuiser

Quel rude gaillard tu dois être

Et que les instants seraient bons

Si tu pouvais venir ! Mais, traître,

Tu promets, tu dis : J’en réponds,

Tu jures le ciel et la terre,

Puis tu rates les rendez-vous…

Ah ! cette fois, viens ! Obtempère

À mes désirs qui tournent fous.

Je t’attends comme le Messie,

Arrive, tombe dans mes bras ;

Une rare fête choisie

Te guette, arrive, tu verras ! »

Du phosphore en ses yeux s’allume

Et sa lèvre au souris pervers

S’agace aux barbes de la plume

Qu’il tient pour écrire ces vers…