Renoncement

By Georges Fourest

Written 1909-01-01 - 1909-01-01

Bourgeois hideux, préfets, charcutiers, militaires,

gens de lettres, marlous, juges, mouchards, notaires,

généraux, caporaux et tourneurs de barreaux

de chaise, lauréats mornes des Jeux Floraux,

banquistes et banquiers, architectes pratiques

metteurs de Choubersky dans les salles gothiques,

dentistes, oyez tous ! — Lorsque je naquis dans

mon château crénelé j’avais trois mille dents

et des favoris bleus : on narre que ma mère

(et croyez que ceci n’est pas une chimère !)

m’avait porté sept ans entiers. Encore enfant

j’assommai d’une chiquenaude un éléphant.

Chaque jour huit pendus à face de Gorgonne

grimaçaient aux huit coins de ma tour octogone,

et j’eus pour précepteur cet illustre Sarcey

qui semble un fruit trop mûr de cucurbitacé,

mais qui sait tout, ayant lu plusieurs fois Larousse !

Mon parrain se nommait Frédéric Barberousse.

Quand j’atteignis quinze ans : le Cid Campeador,

pour m’offrir sa tueuse et ses éperons d’or,

sortit de son tombeau ; d’une voix surhumaine :

« — Ami, veux-tu coucher, dit-il, avec Chimène !

Moi, je lui répondis : « Zut ! » et « Bran ! » Par façon

de divertissement, d’un coup d’estramaçon

j’éventrai l’Empereur ; puis je châtrai le Pape

et son grand moutardier ; je dérobai sa chape

d’or, sa tiare d’or et son grand ostensoir

d’or pareil au soleil vermeil dans l’or du soir !

Des cardinaux traînaient mon char, à quatre pattes

et je gravis ainsi, sept fois, les monts Karpates.

Je dis au Padishah : « Vous n’êtes qu’un faquin ! »

pour ma couche le fils de l’Amorabaquin

m’offrit ses trente sœurs et ses quatre-vingts femmes,

et je me suis grisé de voluptés infâmes

parmi les icoglans du grand Kaïmakan !

Les Boyards de Russie au manteau d’astrakan

décrottaient mes souliers. L’Empereur de la Chine,

pour monter à cheval me prêtant son échine,

osa me dire un mot sans ôter son chapeau :

je l’écorchai tout vif et revendis sa peau

très cher à Félix Faure ! Encore qu’impubère

(on me voit tous les goûts de feu César Tibère)

je déflorai la sœur du Taïkoun ; je crois

qu’il voulut rouspéter : je fis clouer en croix

ce bélître, piller, huit jours, sa capitale

et dévorer son fils par un onocrotale !

Ayant sodomisé Brunetière et Barrès,

j’exterminai les phansegars de Bénarés !

À Byzance qu’on nommme aussi Constantinople,

ô Mahomet, je pris ton drapeau de sinople

pour m’absterger le fondement et j’empalais,

chaque soir, un vizir au seuil de mon palais !

Ma dague, messeigneurs, n’est pas fille des rues :

elle a trente-et-un jours dans le mois ses menstrues !

En pissant j’éteignis le Vésuve et l’Hekla ;

le mont Kinchinjinga devant moi recula !

Voulant un héritier, sur les bords du Zambèze

Où nage en reniflant l’hippopotame obèse,

dans la forêt, séjour du mandrill au nez bleu,

sous le ciel coruscant et les rayons de feu

d’un soleil infernal que le Dyable tisone,

j’eus quatorze bâtard jumeaux d’une Amazone.

Parmi ces négrillons, j’élus pour mettre à part

le plus foncé, jetant le reste à mon chat-pard !

La Reine de Saba, misérable femelle,

voulut me résister : je coupai sa mamelle

senestre pour m’en faire une blague et, depuis,

je fis coudre en un sac et jeter en un puits

la fille d’un rajah parce que son haleine

était forte et je fus aimé d’une baleine

géante au Pôle Nord (palsambleu ! c’est assez

pervers, qu’en dites-vous ? l’amour des cétacés !)

Fort peu de temps avant que je ne massacrasse

l’affreux Zéomébuch et tous ceux de sa race,

dans la jungle où saignaient des fleurs d’alonzoas

je dévorai tout crus huit cent mille boas,

et je bus du venin de trigonocéphale !

La rafale hurlait ! je dis à la rafale :

« — Qu’on se taise ! ou mordieu… »… La rafale se tut !

Répondez ! Répondez, bonzes de l’Institut :

mon Quos ego vaut-il celui du sieur Virgile ?

Or — j’atteste ceci la main sur l’Évangile ! —

un matin, il me plut de descendre en enfer

avant le déjeûner ; mon cousin Lucifer

me reçut noblement et me donna mille âmes

de Juifs à torturer ! Ensemble nous parlâmes

politique, beaux-arts et cætera, je vis

qu’il avait du bon sens : il fut de mon avis

en tout ; et j’urinai dans les cent trente bouches

du grand Baal-Zebub, archi-baron des mouches !

L’Océan Pacifique a vu, plus d’une fois,

son flux et son reflux s’arrêter à ma voix !

À ma voix, les pendus chantaient à la potence…

Or, ayant tout rangé sous mon omnipotence,

les Rois, les empereurs, les Dieux, les Éléments,

servi par les sorciers et par les nigromants,

je compris que la vie est une farce amère

et, pensif, conculcant les cinq mondes vautrés

à mes pieds, je revins, près de ma vieille mère,

deviner les rébus des journaux illustrés !