Réponds-moi

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

T’ai-je vu chez mon père,

Dans l’âge où tout est beau,

Comme je dois, j’espère,

Te voir près du tombeau ?

Sur les bords de ma vie,

Vins-tu voir après moi ?

Oui, quelqu’un m’a suivie,

Et je crois que c’est toi !

Quand tout semble un hommage

À nos yeux entr’ouverts,

Ai-je vu ton image

Peinte sur l’univers ?

Et toi, sous une flamme

Dont le ciel t’éclairait,

Dans le fond de ton âme

Cachais-tu mon portrait ?

Aimais-tu l’humble école

Où j’allais autrefois ?

L’ange, qui la console,

Parlait-il dans ta voix ?

Et, quand j’appris à lire

Ma prière à genoux,

Vins-tu m’aider à dire :

« Mon Dieu, bénissez-nous ! »

À l’étroite fenêtre,

Où riait un jasmin,

Quand je n’osais paraître,

Élevais-tu ta main ?

Oui ! la même ombre encore

Glissait dans le soleil,

Et jusqu’à l’autre aurore

Passait sur mon sommeil !

Dans l’enclos plein d’ombrage,

Où j’avais frais et peur,

Plaçais-tu ton courage

Entre l’ombre et mon cœur ?

Pour causer sans médire,

Y venais-tu t’asseoir,

Et, sans pouvoir sourire,

Nous disions-nous : « Bonsoir ! »

T’ai-je aimé la première,

Lorsque ta main s’ouvrait

Au pauvre sans chaumière,

Dont la flûte pleurait ?

Le demandeur d’aumône

A-t-il béni nos jours ?

Et devant sa Madone

Avons-nous dit : « Toujours ! »

T’ai-je conté mes peines,

Quand je crus en avoir ?

Un jour… triste à nos plaines,

M’as-tu dit : « Au revoir ! »

Pour un âge plus tendre

M’as-tu promis des fleurs ?

Sais-tu qu’à les attendre

J’ai versé bien des pleurs ?

Sais-tu que le ciel même

T’ouvrit notre maison ?

Et que ton nom que j’aime

Se trouve dans mon nom ?

Mais à ma confidence

N’as-tu pas répondu ?

Oui ! jusqu’en ton silence,

Je t’ai tout entendu !