Réponse d'un vieux Breton à son fils

By Victor Nadal

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

O mon fils bien-aimé, ta lettre est donc venue !

Elle a, comme un oiseau, voyagé dans la nue,

Et, comme un jour la manne au pays d'Israël,

Pour nous ranimer tous elle nous vient du ciel.

Quand le facteur parut sur le seuil de la porte,

Ta mère s'arrêta, plus blanche qu'une morte,

Et je saisis la feuille en pâlissant aussi.

Mon enfant sain et sauf, ô doux Jésus ! merci.

Ta lettre et tes baisers sont arrivés dimanche :

Voilà pour quelque temps du bonheur sur la planche,

Et nous pourrons dormir tranquilles, en pensant

Que le Christ imploré protégera l'absent.

Ici, quand on a su que tu venais d'écrire,

Tout le monde a voulu s'enquérir et te lire.

Le vieux sonneur lui-même est venu ce matin :

Il veut faire, dit-il, un immense festin

Le jour où son cadet reviendra de la guerre.

Mais celui qu'il invite est couché dans la terre,

Et je n'ai pas osé détromper le vieillard.

Pourtant, il apprendra le malheur tôt ou tard.

Qui sait ? Avant la fin de la grande débâcle,

Si Dieu ne vient en aide avec quelque miracle,

Les gars de Saint-Servan mourront jusqu'au dernier.

Dans les camps, le meilleur docteur, c'est l'aumônier.

Crois-moi, celui-là seul a les mains assez sûres

Pour fermer savamment les plus larges blessures.

Entends la sainte messe avant d'aller au feu.

Mon fils, on peut servir la République et Dieu.

Et puis, plus d'un soldat survit à la bataille,

Et tu nous reviendras, n'est-ce pas ? La médaille

Que Monsieur le recteur suspendit à ton cou

Éloignera la balle ou parera le coup.

Nous avons tous les soirs la visite d' Yvonne,

Durant chaque veillée, elle pleure et me donne

Encor plus de soucis que Germaine, ta sœur.

Et surtout ne soit pas jaloux de son danseur,

Il est jugé. Depuis que la France agonise.

Il se cache, et chacun le laisse et le méprise.

Puis on ne danse plus, et l'on reste chez soi.

Ah ! j'oubliais… Yvonne est bien digne de toi,

Elle a mis dans un coin de son bahut de chêne

Ses bagues, son collier, sa croix d'or et sa chaine,

Et de tous ces bijoux elle n'aime à présent

Que l'humble médaillon dont tu lui fis présent.

Moi, j'ai trouvé cela joli ; car la fillette,

Se sachant fort gentille, était un peu coquette.

Nous nous portons tous bien, je ne sais de nouveau

Que ceci : notre vache est prête à faire un veau.

J'ai peur que notre toit s'effondre sous la neige.

Comme tu dois souffrir du froid ! Te reverrai-je,

Cher enfant ? Oui, bientôt. Pourquoi pas ; après tout ?

S'il meurt des combattants, il en reste debout.

Plus d'une tête échappe au noir canon qui tonne,

Et la guerre ressemble au premier vent d'automne

Qui n'ose en un seul jour dépouiller le verger.

Sois donc heureux, toi, qui voulais tant voyager !

Tu nous raconteras, après cette campagne,

Ce qu'on dit à Paris des gars de la Bretagne,

Comment on flétrissait le régime déchu.

Dis, n'as-tu pas touché la main du grand Trochu ?

Obéis sans broncher au plus vaillant des nôtres,

Car de tels citoyens peuvent servir d'apôtres.

Quand nous nous reverrons, tu nous diras aussi

Comment on peut manger un vieux biscuit durci :

Ce n'est pas que je veuille user de la recette,

Mon Dieu non, mais auprès d'une vaste omelette,

En face d'un grand plat de jambon et de choux,

Un pareil souvenir ne peut qu'être fort doux.

Monsieur Paul, tu sais bien, le fils de notre comte,

Nous disait samedi, ce qui n'est pas un conte,

Qu'un certain Beaumanoir, avec trente Bretons,

— A Saint-Servan, peut-être ils ont des rejetons, —

Attaqua trente Anglais, tous braves gentilhommes,

Et les vainquit. La France, à l'époque où nous sommes,

Plutôt que d'en laisser égorger tant des siens,

Devrait bien proposer ce duel aux Prussiens.

Ils ont beau se nommer premiers soldats du monde,

Je doute que Guillaume à ce défi réponde.

Ce jour-là, pour champ clos, je donnerais mon pré.

Dût le sang des vaincus faire tache, et, malgré

Tout ce qu'un tel combat a d'hostile et de sombre,

S'il fallait des Bretons, je t'en voudrais du nombre.

Parle-nous de Marcel ; j'ai deviné, je crois,

Que ta sœur pense à lui depuis le jour des Rois.

Maman a le cœur gros et la paupière humide…

Maintenant, nos repas sont courts… ta place est vide !

Adieu, mon bien-aimé, courage et bon espoir ;

Récite avec ferveur ta prière du soir.

Bats-toi comme un lion, c'est la mode bretonne,

Sois digne du pays, des parents et d' Yvonne,

Sois fier de ton devoir et fort de ton amour,

Et quand les roulements sonores du tambour

Donneront le signal de la lutte suprême,

Songe que je te suis, et songe qu'elle t'aime.

Et souviens-toi, mon fils, s'il faut nous dire adieu

Qu'un martyr peut toujours paraitre devant Dieu !