Réponse
By Pierre Louÿs
Written 1888-01-01 - 1920-01-01
Mouche d’or, de rêve et de chair,
Ces vers ne feront point partie
Du poème qui m’est si cher
Où votre grâce est travestie.
J’en ai fait de passionnés
Sur votre corps né d’une écume ;
Mais l’aubergiste m’a donné
La plus mauvaise de ses plumes.
Je vous écris dans le désert,
Sur un chameau, sous une palme.
Je déjeune. Un singe me sert.
Mon burnous a de longs plis calmes.
Vous souvenez-vous ?… — Plus du tout ? —
Il fut un temps où sans attendre
Vous m’épousiez à Tombouctou
Dans les charades les plus tendres.
Nous sommes passés autrefois
Dans ces mers de ciel et de sable :
C’est pourquoi, ce soir, je vous vois,
Chère petite Insaisissable.
À l’ombre de ce haut dattier
Une esclave vous déshabille.
Voici nu, voici tout entier
Votre corps de très jeune fille.
L’ombre nette et le soleil cru
Se partagent votre peau brune.
Le jour lentement disparu
Vous laisse bleue au clair de lune.
Vos petits seins toujours dressés
Vous ornent comme deux opales ;
Vos cheveux flottent plus foncés
Sur vos bras devenus plus pâles.
Et même devant votre amant…
— Est-ce décence ou bien parure ? —
Vous portez naturellement
Un petit pagne de fourrure.
Mon amour, je veux prendre ici
Sur un tapis de couleur turque
Votre bouche et le point précis
Où votre svelte corps bifurque.
Dans la forêt où j’ai coutume
De m’en aller au jour levant,
Dès l’aube ensommeillée, avant
Que l’air ait dispersé la brume,
On peut voir entre les rameaux
Des bouts d’azur par échappées,
Et, dans les brouillards estompées,
Les silhouettes des bouleaux.
Pour compléter le paysage,
On y trouve un ruisseau divin
Et qui flue au fond d’un ravin
Que Delille eût nommé sauvage :
Car sur la mousse où je me vautre,
On voit deux énormes rochers
Qui se sont un jour arrachés
Pour se cogner l’un contre l’autre.