Requiescat in luce

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

On aura dit du mal de moi ;

J'en ai fait moins — et plus encore.

Qu'importe, si quelqu'un eut foi

Dans le futur de mon aurore ?

J'accomplis un travail serein

En abeille mystérieuse,

Qui, voulant faire un miel d'airain,

Est sérieuse, et sourieuse.

On en dit quelque bien moins haut ;

Mais — ceci fut ma récompense :

Le bien n'est pas celui qu'il faut ;

Le mal n'est pas celui qu'on pense.

Que l'avenir me soit vermeil

De quelques précieuses laudes,

Je verrai venir ce Soleil

Au travers de ces émeraudes…

Espérance au vert non pareil !

Dire du mal de moi, c'est surérogatoire ;

D'autres s'en chargeront !

Mais de quelque bien fait, plus subtil que notoire,

Est-ce qu'ils parleront ?

Et pourtant j'eusse aimé que l'on m'aimât… peut-être

L'avais-je mérité…

Mais qui donc se retourne, en somme, vers le prêtre

D'un oracle abrité ?

Pourtant l'heure viendra, car toujours elle sonne

A qui fit son devoir ;

De ceux qui m'ont connu restera-t-il personne

Pour l'entendre, et la voir ?

La répercussion des mots au fond des âmes

Vraiment rien n'est plus beau ;

Quel autre embaumement peut valoir ces dictames,

Aux morts, dans le tombeau ?

Si mes vers m'attiraient des tendresses posthumes,

De frères et de fils,

Qui les admireraient comme de beaux costumes

Dont on compte les fils ;

Des frères, des élus, des servants, des apôtres,

Des amantes, des sœurs,

Désireux d'attester, à la clarté des nôtres,

Leurs forces, leurs douceurs.

S'ils disaient : « C'était Lui !… » me dédiant leurs flammes

Et m'offrant leur émoi…

Du fond de l'Infini, me penchant sur leurs âmes.

Je dirai : « C'était Moi !»

Ceux que mon vers fera rêver,

Mon vers aux facettes multiples,

M'aimeront, et sauront sauver

Mon souvenir, amis, disciples.

Ils diront : « Il était ainsi… »

Et contempleront les images

Où quelque chose fut saisi

Du sourire de mes orages.

Mes poèmes leur seront chers,

Comme des parfums dans une urne ;.

Sur ces bleus Hortensias clairs,

Mes Chauves-souris , chœur nocturne.

Alors seulement aura lieu

La diversité de mon geste,

Qui, s'auréolant d'un doux feu,

Se déroulera comme un ceste.

Mon âme aromatisera

De tendres âmes pour moi faites,

Auxquelles mon art tissera

L'art prédestiné de ses fêtes.

Et mon espoir déjà jouit,

Dans la récompense qu'il pèse,

De cet amour, qui l'éblouit,

Sur ces fronts à venir, qu'il baise !

Car c'est le mystère

Du seuil de la Terre

Que ce réveil bleu

De notre œuvre lente

Dans une âme ardente

Qui couve son feu :

Dans l'amour pensive

Et compréhensive

Qui goûte à nos miels,

Et qui doit, ravie,

Consumer sa vie

Devant nos autels.

Éclosion pure,

Transmission sûre,

Testament sacré

Sans verbe et sans acte,

Et, par le seul pacte,

Du seul vers nacré ;

Du vers qui s'achève

En nous, et se lève

Sur ces fronts élus,

Quand notre dépouille,

Au sol qui la souille,

Rien n'est déjà plus.

Palingénésie

De la Poésie

En un autre esprit,

Qui la ressuscite,

Et,qu'elle visite,

Et qui lui sourit.

Tendre Apothéose

Qui métamorphose

En félicité

La douleur passée,

Déjà nuancée

D'Immortalité !