Rêve de jeune fille
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Père, devine à quoi je rêve ?…
Je me figure que je suis
En habits d'homme : je relève
Mes cheveux… ou, si je ne puis.
Je les coupe. Ensuite j'attache,
(Je ne sais encor trop comment),
Sur mes lèvres une moustache…
Blonde !… et je vais au régiment !
Je veux dire que je m'engage…
Oui, moi !… D'abord on trouve bien
Que je ne parais pas mon âge,
Mais enfin cela n'y fait rien !
C'est un régiment de mobiles,
Et tu vas comprendre pourquoi :
C'est qu'ils prennent les plus habiles
Pour leurs chefs… et, dame… c'est moi !
Je sais bien que je te fais rire ;
Je ne suis pas brave souvent,
Mais, cette fois, je peux bien dire
Que c'est moi qui marche en avant.
Il n'est bruit dans toute l'armée
Que du jeune et bel officier
Qui déjà passe en renommée
Tous les vétérans du métier.
Tant et si bien qu'en trois semaines,
Ce n'est pas long, mais c'est égal),
Les soldats et les capitaines
Me choisissent pour général.
Alors j'ai mon projet. Nous sommes
Deux cent mille bien aguerris,
Je fais de mes deux cent mille hommes
Quatre corps… et droit sur Paris ! —
Je me tais sur mainte escarmouche.
D'où nous sortons victorieux ;
Le bruit en court de bouche en bouche
Mais cela n'est pas sérieux. —
Voici l'action décisive :
Trois corps, attaquant à la fois,
Sur trois points prennent l'offensive ;
Moi, je me cache dans les bois,
Derrière Versailles… Je guette
Le moment où ce côté-là
Se dégarnit… et je me jette
Sur Guillaume et Bismark… Voilà !…
Une voiture est à la porte ;
Ils ont beau jeter les hauts cris,
Jusqu'à Paris je les emporte
Au triple galop, avec Fritz !…
Car Fritz, il faut qu'on s'en souvienne,
Complète la collection… —
Ah F si je tenais la Prussienne
Que nous avions en pension,
Qui dodelinait de la tête
En nommant son roi vénéré ;
Qui prenait un air tendre… et bête,
Au nom de son Fritz adoré !
Dieu ! pouvoir à son persiflage
Répondre par un cri vainqueur,
Et les lui jeter au visage,
Les princes chéris de son cœur !…
Enfin !… — La guerre se termine :
Tu vois que ce n'est pas malin ;
Tandis que Paris illumine.
On n'est pas content à Berlin.
En France, comme tu peux croire,
Enthousiasme général !
Pour me payer de ma victoire,
On veut me nommer maréchal !
Mais cela dépasse mon zèle ;
Je déclare modestement
Que je suis une demoiselle
Et que… — Suppose seulement
Que, dès le début de la guerre,
Un blessé nous est arrivé,
Distingué, jeune… et que naguère
Par mes soins je l'aurai sauvé.
Il est, selon toute apparence,
Reconnaissant… Bref ! aujourd'hui
Me voila maréchal de France,
Et… toute. ma gloire est pour lui !