Rhapsodies

By Robert Montesquiou

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Oh ! écouter raconter

Des histoires ! des histoires !

Cela suffit à dompter

Les tyrans les plus notoires.

Sharriar en écoutait

Conter à Shéhérazade ;

Et cela le dégoûtait

Du vieux sang, bu par rasade.

C'est un prestige si fort,

C'est une attente si douce,

Qu'ils trompent même la mort

Qui pleure, suffoque et tousse.

Quand la Reine de Saba

S'acharne sur Saint-Antoine,

Et cherche dans son caba

De quoi mieux tenter le moine :

Ce sur quoi l'on peut compter

Pour ce viol d'oratoires,

C'est… écouter raconter

Des histoires ! des histoires !

Les graves yeux ingénus

Des enfants, ouverts tout vastes,

Sur les petits inconnus

Des historiettes chastes,

Reflètent le bleu palais

Et la sinistre chaumine,

Les sorcières, les balais

Et la noce qui termine.

Dans ces miroirs ciliés

Dont rien ne nous désabonne,

Je relis, mieux reliés,

Les histoires de la bonne,

Les racontars de l'abbé,

Les récits de la grand'mère,

Où tout le mythe tombé

Se dépose et s'agglomère.

Madame d'Aulnoy, hérault

Du conte d'or et de soie :

Et tout le père Perrault

Et toute la Mère l'Oie.

Puis les Mille et une Nuits,

Galland ; madame Leprince

De Beaumont, doux chasse-ennuis

Où toujours reluit un Prince

Qu'une fille voit passer ;

Bonnes et méchantes fées,

Qui seront, sans se lasser,

L'une par l'autre étouffées.

Celles-ci pleines de miel,

Et celles-là d'anathèmes ;

Carabosse dont le fiel

Empoisonne les baptêmes ;

La princesse Carpillon,

Le Petit Chaperon Rouge,

Barbe-Bleue et Frétillon,

Le Petit Chien vert qui bouge ;

Bobinette, Mère-Grand,

Galettes et pots de beurre ;

La voix du loup qui surprend

La fillette qui s'épeure ;

« Descends où je monte ! » — Oyez

Sœur Anne, à sa tour, perchée.

Champs, poudroyez, verdoyez !

La clef de sang est tachée.

La Belle aux cheveux dorés,

Les Belles aux bois qui dorment ;

Tous les tomes adorés

Où des seigneurs se transforment ;

La fille parlant crapauds,

Et la fille parlant perles ;

Peau d'Âne et ses oripeaux

Et l'Oiseau Bleu, roi des merles ;

La robe couleur du temps,

La vierge qui perd ses bagues

Dans les gâteaux ; — des étangs

Où parlent des poissons vagues ;

Et Cendron, ou Cendrillon,

Qu'au seuil du bal on verrouille ;

Les deux sœurs en vermillon,

Et le carrosse en citrouille ;

Puis, les minuits dépassés,

Et le châtiment sévère ;

Et tous les pieds décrassés

Pour la pantouffle de verre ;

Le Petit Poucet perdu,

Les frères et leurs peurs bleues ;

L'Ogre à l'appétit ardu

Et les bottes de sept lieues :

Badroulboudour, Aladin

Et les lampes qu'on échange ;

Et les aunes de boudin

Sautant au nez qu'il dérange ;

Chatte Blanche, Chat Botté,

Que j'aime encore et je r'aime ;

Au conte qui m'est conté

Je prends un plaisir extrême.