Rhapsodies
Written 1896-01-01 - 1896-01-01
Oh ! écouter raconter
Des histoires ! des histoires !
Cela suffit à dompter
Les tyrans les plus notoires.
Sharriar en écoutait
Conter à Shéhérazade ;
Et cela le dégoûtait
Du vieux sang, bu par rasade.
C'est un prestige si fort,
C'est une attente si douce,
Qu'ils trompent même la mort
Qui pleure, suffoque et tousse.
Quand la Reine de Saba
S'acharne sur Saint-Antoine,
Et cherche dans son caba
De quoi mieux tenter le moine :
Ce sur quoi l'on peut compter
Pour ce viol d'oratoires,
C'est… écouter raconter
Des histoires ! des histoires !
Les graves yeux ingénus
Des enfants, ouverts tout vastes,
Sur les petits inconnus
Des historiettes chastes,
Reflètent le bleu palais
Et la sinistre chaumine,
Les sorcières, les balais
Et la noce qui termine.
Dans ces miroirs ciliés
Dont rien ne nous désabonne,
Je relis, mieux reliés,
Les histoires de la bonne,
Les racontars de l'abbé,
Les récits de la grand'mère,
Où tout le mythe tombé
Se dépose et s'agglomère.
Madame d'Aulnoy, hérault
Du conte d'or et de soie :
Et tout le père Perrault
Et toute la Mère l'Oie.
Puis les Mille et une Nuits,
Galland ; madame Leprince
De Beaumont, doux chasse-ennuis
Où toujours reluit un Prince
Qu'une fille voit passer ;
Bonnes et méchantes fées,
Qui seront, sans se lasser,
L'une par l'autre étouffées.
Celles-ci pleines de miel,
Et celles-là d'anathèmes ;
Carabosse dont le fiel
Empoisonne les baptêmes ;
La princesse Carpillon,
Le Petit Chaperon Rouge,
Barbe-Bleue et Frétillon,
Le Petit Chien vert qui bouge ;
Bobinette, Mère-Grand,
Galettes et pots de beurre ;
La voix du loup qui surprend
La fillette qui s'épeure ;
« Descends où je monte ! » — Oyez
Sœur Anne, à sa tour, perchée.
Champs, poudroyez, verdoyez !
La clef de sang est tachée.
La Belle aux cheveux dorés,
Les Belles aux bois qui dorment ;
Tous les tomes adorés
Où des seigneurs se transforment ;
La fille parlant crapauds,
Et la fille parlant perles ;
Peau d'Âne et ses oripeaux
Et l'Oiseau Bleu, roi des merles ;
La robe couleur du temps,
La vierge qui perd ses bagues
Dans les gâteaux ; — des étangs
Où parlent des poissons vagues ;
Et Cendron, ou Cendrillon,
Qu'au seuil du bal on verrouille ;
Les deux sœurs en vermillon,
Et le carrosse en citrouille ;
Puis, les minuits dépassés,
Et le châtiment sévère ;
Et tous les pieds décrassés
Pour la pantouffle de verre ;
Le Petit Poucet perdu,
Les frères et leurs peurs bleues ;
L'Ogre à l'appétit ardu
Et les bottes de sept lieues :
Badroulboudour, Aladin
Et les lampes qu'on échange ;
Et les aunes de boudin
Sautant au nez qu'il dérange ;
Chatte Blanche, Chat Botté,
Que j'aime encore et je r'aime ;
Au conte qui m'est conté
Je prends un plaisir extrême.