Roses de la mort

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1905-01-01 - 1905-01-01

Le hasard, qui tous deux aujourd'hui nous promène,

Nous arrête devant ce cimetière vert :

Entrons. Voici déjà, dès le seuil entr'ouvert,

Ses rosiers lentement nourris de chair humaine.

L'abandon et l'été font comme un beau jardin

Des tombes. Chaque rose y est si lourde et grasse

Qu'on devine à la voir que tout le mort y passe,

Et qu'on recule un peu d'y réfléchir soudain.

Cependant, cueillons-en plusieurs pour ma ceinture.

Saurait-on résister à la tentation

Des roses ? J'oublierai que leur carnation

Divine a pris sa vie en pleine pourriture.

Ou plutôt, je rendrai cet hommage à la mort

De la voler, sachant que, du fond de la boue,

Tout un corps s'est donné pour gonfler cette joue

Florale d'une rose, apte à tenter encor…

— Lors je les presserai, charnelles et funèbres

Sur ma bouche, en songeant que leur suprême odeur

Se venge de la lourde et sourde puanteur,

Et leur folle clarté de toutes les ténèbres !