Rouen

By Albert Glatigny

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Lorsque viendra le jour de la grande revanche,

Lorsque tu sortiras immaculée et blanche

De ce fleuve de sang qui déborde sur toi,

O France ! quand Paris, ardent et plein de foi.

Conduisant par la main la jeune République

Jettera de sa voix vibrante et métallique

A tous les vents du ciel le cri de Liberté ;

Quand verdira l'épi sur le sol dévasté,

Quand la Patrie enfin respirera, clémente,

Ne se souvenant plus même de la tourmente

Qui mugit à cette heure et cache le soleil ;

Quand de l'horrible nuit naîtra le doux réveil,

O France ! parmi ceux qui sèmeront des roses

A tes pieds et viendront, alertes virtuoses,

Célébrer ta victoire, et te demanderont

Un brin de ton laurier pour en parer leur front,

France ! les déserteurs, les traîtres au cœur lâche,

Ceux qu'on aura vu fuir devant la noble tâche,

Ceux qui, pour épargner leur maison et leur sang,

Auront plongé, ceux-là seront au premier rang.

Et lorsque tes vrais fils, mains vaillantes et sûres,

Silencieusement panseront leurs blessures,

Jouissant de ta joie et graves à l'écart,

Les autres à grands cris réclameront leur part

Dans le triomphe auguste, et ces geais vils et chauves

Prendront alors des airs de matamores fauves

Et diront : « J'en étais ! » en parlant des héros !

Non ! quand je vois qu'on tombe aux genoux des. bourreaux,

A cette heure d'angoisse où mon pauvre village

Désarmé subira peut-être le pillage,

Demain, ce soir ; à l'heure où, pendant que ces vers

S'échappent de mon cœur navré, court à travers

La forêt un frisson de honte et d'épouvante ;

Quand j'entends résonner sur la terre mouvante

Le sabot des chevaux prussiens ; au milieu

De ce pays couvert de chaumières en feu,

Je vous dénoncerai du moins, ô lâches villes,

Prêtres fourbes, préfets couards, maires serviles

Arrachant les fusils des mains des habitants,

Ouvrant à l'ennemi la porte à deux battants !

O triste Normandie ! oh ! je pleure de rage

En songeant que ton sol sans gloire et sans courage

Est le mien ! que c'est là que j'ai grandi ! Vraiment,

Si je vis, je ne veux plus me dire Normand !

Depuis hier Évreux et Rouen, sans bataille,

Rendus, vendus, livrés, foulés comme la paille

Sous.les pieds des uhlans ivres-morts ! Lieux maudits !

Pierre Corneille a vu, sous ses yeux interdits,

Défiler en chantant les soldats de Guillaume.

Bronze auguste ! ô romain ! ô sévère fantôme,

O grand homme inflexible en ton honneur abrupt,

Vois ce que ton pays fait de ton : « QU'IL MOURUT ! »

Les ouvriers voulaient courir aux barricades,

S'embusquer dans les bois, tendre des embuscades ;

Ils étaient désarmés, on n'avait plus le temps !

Car l'ennemi venait, joyeux, tambours battants.

Pendant que les soldats, sur une fausse route,

Trompés, trahis, vendus, se tenaient à l'écoute.

Cela s'est fait, c'était d'avance comploté !

Par qui ? — maire ? préfet ? évêque ? ô lâcheté !

Un ancien sénateur, un nommé Bonnechose ?

Qui donc a résolu l'abominable chose ?

Oh ! que ces Rouennais sont bien les fils de ceux

Qui, tenant une torche entre leurs doigts graisseux,

Ont jeté Jeanne d'Arc sur le. bûcher en flammes !

O peuple de marchands et de boursiers, infâmes

Et dans les temps nouveaux et dans les temps anciens !

Leurs femmes ont léché les pieds des Prussiens !

O France ! quand viendra l'heure de délivrance,

Voudras-tu recevoir encore, ô noble France !

Dans ton sein généreux ce pays éhonté ?

Fais-en un bagne, un lieu sinistre et redouté,

Un Montfaucon où rampe une foule avilie ;

Arrache à tout jamais cette page salie

De ton histoire, ô France ! et jette sur ce nom

La cendre des cités qu'abattit le canon,

La cendre de Phalsbourg, de Toul, de Thionville,

De la fière Strasbourg, de Châteaudun, la ville

Qui renaîtra demain une couronne au front !

Vous Évreux et Rouen, conservez votre affront,

Gardez-le ; vautrez-vous sans pudeur et sans honte

Aux pieds du caporal allemand qui vous dompte ;

Payez tant pour garder intacte votre peau

Et celle du goujat qui vous mène en troupeau,

Mais n'essayez jamais de relever la tête,

Car l'avenir vengeur a déjà la main prête

Et levée, ô hideux refuges de valets,

Pour rabattre aussitôt votre face à soufflets !