Rupture.

By Isaac Benserade

Written 1697-01-01 - 1697-01-01

PUISQUE vôtre superbe cœur

Ne veut plus de tous mes services,

Et que ma patiente humeur

Se rebute de vos caprices ;

Que vous êtes lasse de moy,

Que je veux reprendre ma foy

Et vous reprendre aussi la vôtre ;

Débarrassez de tant de nœuds,

Disons-nous adieu l’un à l’autre,

Et là-dessus rompons tous deux.

Réglons-nous mieux à l’avenir

Sur toutes nos fautes passées,

Ou mettons-en le souvenir

Au rang des choses effacées ;

Renvoyez-moy tous mes poulets,

Reprenez tous vos bracelets,

Vos bijoux et toute autre chose :

Ce sont gages qu’amour a faits ;

Et si nous supprimons la cause,

Il faut supprimer les effets.

Au reste j’appréhende peu

Qu’on m’accuse d’ingratitude :

Si vous obligeâtes mon feu,

Vous payâtes ma servitude.

J’eus part à vôtre affection,

Par ma sotte soûmission ;

Et par un tourment incroyable

N’a-t-on pas trop cher acheté

Le plaisir le plus délectable

Quand il coûte une lâcheté ?

Ne craignez pas que mon courroux

Affecte une fausse victoire,

Ni que, pour me venger de vous,

Il fasse brèche à vôtre gloire :

Vous devez en toute façon,

Comme vous l’êtes de soupçon,

De la crainte être délivrée ;

Il faudroit, pour le mauvais tour,

Que vôtre amour vous eût livrée

À la mercy de mon amour.

Mais en cela nul ne sçauroit

S’armer que d’un faux avantage,

Soit qu’il ait été mal-adroit,

Soit que vous ayez été sage ;

Même eussiez-vous, ce qui n’est point,

Favorisé du dernier point

La passion que j’ay sentie,

Je ne sçaurois sans lâcheté

Prendre vôtre honneur à partie

Contre vôtre infidélité.

Non, non, quoy que je veuille agir

Contre vous et pour vous déplaire,

Je ne vous puis faire rougir

Que de vôtre humeur trop légère ;

Aussi n’entreprendray-je pas

De ternir icy vos appas

Par une plainte mal formée ;

Seulement vous veux-je blâmer

De souffrir d’être bien-aimée,

Et ne sçavoir pas bien aimer.

Quand le Ciel, par un coup fatal,

Nous fit entrevoir l’un et l’autre,

Pour nôtre bien, pour nôtre mal,

Vous fûtes mienne et je fus vôtre.

Il est vray que je trouvay doux

Mille appas qui brilloient en vous

À l’éclat de vôtre présence ;

Ils m’ébranlèrent un petit ;

Mais vôtre seule complaisance

Fut le charme qui m’abbatit.

D’un accueil vraiment gracieux

Vôtre accueil eut les apparences,

Et dans la douceur de vos yeux

Je vis rire mes espérances.

Mon cœur fut tout à vôtre gré ;

Et quand je vous l’eus consacré

Avec la passion extrême

Dont il étoit si travaillé,

Vous l’alliez demander vous-même,

Si je ne vous l’eusse baillé.

Vous l’eûtes, et je fus ravy

De vous en voir la seule reine ;

Jamais pauvre cœur asservy

N’aima tant ses fers et sa peine :

Ce vous devoit être un trésor,

Que vous posséderiez encor,

Et tout entier et sans réserve,

Si l’amour vous eust enseigné

Cette prudence qui conserve

Ce que le mérite a gagné.

Mais rien n’est étrange en ce point ;

Les fruits d’une grande largesse

Sont des fruits qui ne croissent point

Au champ d’une grande jeunesse :

Entretenir des feux constans

Est une leçon dont le temps

Vous doit faire l’apprentissage.

Ainsi, qui vous en contera

Ne fera rien qu’à l’avantage

Du dernier qui vous aimera.

Le mal est que vôtre beauté,

Pour qui maintenant on soûpire,

Ne sçaura cette vérité

Que sur la fin de son empire ;

Enfin vous voudrez essayer

Pour vôtre profit employer

Cette nécessaire science ;

Il sera trop tard quelque jour,

Et vous aurez de la constance

Lorsque l’on n’aura plus d’amour.

N’allez pas vous imaginer

Que ce que vous venez d’entendre

Soit afin de vous détourner

Du dessein que je vous voy prendre.

Il me plaît, puisqu’il vous a plû ;

Comme vous j’y suis résolu ;

Si c’est vôtre honneur, c’est ma gloire ;

Et de bon cœur je vous promets,

Si vous en perdez la mémoire,

De ne m’en souvenir jamais.

On auroit tort de vous blâmer.

Chacun suivant ce qu’il veut suivre ;

Sans nous voir et sans nous aimer,

Nous n’avons pas laissé de vivre ;

Et comme il m’importe bien peu,

Aprés avoir éteint mon feu,

Qu’avec vous tout le monde en rie,

Souffrez, dans le temps que je perds,

Que j’en fasse une raillerie,

Aprés en avoir fait des vers.