Rupture avec ce qui amoindrit

By Victor Hugo

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Trêve à toutes ces vaines choses !

Vous êtes dans L'ombre, sortons.

Sans vous brouiller avec les roses,

Évadez-vous des Jeannetons.

Enfuyez-vous de ces drôlesses.

Derrière ces bonheurs changeants

Se dressent de pâles vieillesses

Qui menacent les jeunes gens.

Crains Manon qui te tend son verre ;

Crains le grenier où l'on est bien.

Perse, à l'alcôve de Néère,

Préférait l'autan libyen.

Ami, ta vie est mansardée ;

A ce petit ciel bas, plafond

De la volupté sans idée,

Les âmes se heurtent le front.

Le temps déforme la jeunesse

Comme un vieux décor d'opéra.

Gare à vous ! c'est par l'ivrognesse

Que la bacchante finira.

L'églogue serait indignée,

Dans vos noirs galetas sans jour,

De voir des toiles d'araignée

Au bout des ailes de l'Amour.

Le houx sacré, frère du lierre,

Que cueillait Plaute au fond des bois,

A Margoton trop familière

Eût dans l'ombre piqué les doigts.

L'antique muse tiburtine

Baisait les fleurs, le jasmin pur,

Le lys, et n'était libertine

Qu'avec les rayons, dans l'azur.

Vous avez autre chose à faire

Que d'engloutir votre raison

Dans la chanson qu'Anna préfère

Et dans le vin que boit Suzon.

Il est temps d'avoir d'autres fièvres

Que de voir se coiffer, le soir,

Lise, une épingle entre les lèvres,

Éblouissement d'un miroir.

Frère, l'heure folle est passée.

Debout, frère ! il est peu séant

D'attarder l'œil de sa pensée

A la figure du néant.

Laisse là Fanchon et Fanchette !

Fermons les jours faux et charmants.

L'honneur d'être un homme s'achète

Par ces graves renoncements.

Les amourettes énervantes

Fatiguent, sans les émouvoir,

Les âmes, ces grandes servantes

De la justice et du devoir.

Viens aux champs ! les champs sont sévères

Et pensifs plus que tu ne crois ;

Les monts font songer aux calvaires,

Les arbres font songer aux croix.

Oublions les soupers, les veilles,

Le vin, le brelan, l'écarté !

Viens noyer ton cœur aux merveilles

De l'immense sérénité !

Fuyez ; prenez votre volée.

Un peu plus et nous traînerons

Notre rauque idylle éculée

Dans le ruisseau des Porcherons.

Ouvrez les ailes de vos âmes ;

Enfoncez le toit s'il le faut ;

Les révélations, les flammes,

Et les ouragans sont là-haut.

Levez vos cœurs, levez vos têtes.

Allez où l'on a sur le front

Le vaste espace, les tempêtes,

Les étoiles, et pas d'affront.

Vous êtes faits comme les lyres,

Et pleins d'altiers frémissements ;

De profonds et vagues sourires

Vous appellent aux firmaments.

Viens, nous lirons les livres sombres

Des penseurs et des combattants,

Pendant que Dieu fera des ombres

Et des clartés dans le printemps.

Nous scruterons les maux, les guerres,

Et le creux fatal qu'a laissé

Le pied tragique île nos pères

Dans l'âpre fange du passé.

Nous examinerons les songes,

L'autel, les corans, les clergés,

Les sceptres mêlés aux mensonges,

Les dieux mêlés aux préjugés.

Molière, au fourbe ôtant sa guimpe,

Mina Bossuet comme il put ;

Pascal frappa ; Swift à l'Olympe

Offrit ce miroir, Lilliput.

Nous regarderons sur la terre

Ce tas d'erreurs que Beaumarchais,

Rabelais, Diderot, Voltaire,

Ont remué de leurs crochets.

Nous saluerons ces Diogènes

De la raison et du bon sens ;

Nous entendrons tomber les chaînes

Derrière ces divins passants.

O France, grâce à ces sceptiques,

Tu voyais le fond ; tu trouvais

Des ordures sous les portiques

Et sous les dogmes des forfaits.

Ces puissants balayeurs d'étable

Ont fait un lion d'un baudet ;

Dans leur cynisme redoutable

Un tonnerre profond grondait.

Sur l'homme dans l'ignominie

Ils jetaient leur rude gaîté,

Sachant que c'est à l'ironie

Que commence la liberté.

Dieu fait précéder, quand il change

En victime, hélas, le bourreau,

L'effrayant glaive de l'archange

Par le rasoir de Figaro.

La comédie amère et saine

Fait entrer Méduse en sortant ;

Quand Beaumarchais est sur la scène,

Danton dans la coulisse attend.

Les railleurs sous leur joug lugubre

Consolent les âges de fer ;

Leur éclat de rire salubre

Déconcerte l'antique enfer.

Ils ont fait l'interrogatoire

Farouche, à travers le bâillon,

Des religions par l'histoire,

De la pourpre par le haillon.

Durs au bigot, fatals au cuistre,

Ils promènent à petit bruit

Une lueur gaie et sinistre

Dans le grand bagne de la nuit.

Escobar est le chat qui rôde

Et fuit, mais Voltaire est le lynx.

Ils font, sans pitié pour la fraude,

Rire la Gaule au nez du sphinx.

Ces douteurs ont frayé nos routes,

Et sont si grands sous le ciel bleu

Qu'à cette heure, grâce à leurs doutes,

On peut enfin affirmer Dieu !

Leur rouge lanterne nous mène.

Ces contemplateurs du pavé,

En fouillant la guenille humaine,

Cherchaient le peuple, et l'ont trouvé.

Ils ont, dans la nuit où nous sommes,

Retrouvé la raison, les droits,

L'égalité volée aux hommes,

En vidant les poches des rois.

Ils ont fait, moqueurs nécessaires

Et plus exacts que Mézeray,

De la torsion des misères

Tomber goutte à goutte le vrai.

Ils ont nié la vieille bible ;

Ces guérisseurs, ces factieux

Ont fait cette chose terrible

L'ouverture de tous les yeux.

Ils ont, sur la cime vermeille,

Montré l'aurore au genre humain ;

Ils ont été la grande veille

Du formidable lendemain.

La révolution française

C'est le salut, d'horreur mêlé.

De la tête de Louis seize,

Hélas ! la lumière a coulé.