Sabbat

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

C'est le sabbat. Des femmes nues

Aux ailes de chauve-souris

Volent prestement dans les nues,

Au-dessus des toits de Paris.

Germania mène la danse,

Plus folle qu'un cheval sans mors

Ou qu'une urne qui n'a plus d'anse,

Sur la colline où sont les morts.

Cette Gretchen dorée et blanche,

Dans ses prunelles de saphir

Montre des reflets de pervenche.

Elle frémit pour un zéphyr

Ou pour un brin d'herbe qui bouge,

Comme une Agnès au temps jadis ;

Mais parfois une souris rouge

Sort de sa bouche aux dents de lys !

En face d'elle se trémousse

Un cuirassier, brillant Myrtil,

Qui fait merveille sur la mousse.

Oh ! le beau sabbat ! lui dit-il ;

Sous ce brillant habit de reître,

Sans plume de coq ni manteau,

Qui diable pourrait reconnaître

Le vieux compère Méphisto ?

D'où je viens avec mon amante,

On ne s'en doutera jamais,

Et je veux, ô ma Bradamante,

Vous faire impératrice ! — Mais,

Comme il la berce d'un tel conte,

Embéguiné dans ses amours,

De Moltke dit : Pardon, cher comte !

On vous reconnaîtra toujours,

Tant votre valeur a de lustre,

Fussiez-vous même à Fernambouc ;

Et là, dans votre botte illustre

On voit très-bien le pied de bouc !