Sacra fames

By Charles-Marie Leconte De Lisle

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

L'IMMENSE mer sommeille. Elle hausse et balance

Ses houles où le ciel met l'éclatants îlots.

Une nuit d'or emplit d'un magique silence

La merveilleuse horreur de l'espace et des flots.

Les deux gouffres ne font qu'un abîme sans borne

De tristesse, de paix et d'éblouissement,

Sanctuaire et tombeau, désert splendide et morne

Où des millions d'yeux regardent fixement.

Tels, le ciel magnifique et les eaux vénérables

Dorment dans la lumière et dans la majesté,

Comme si la rumeur des vivants misérables

N'avait troublé jamais leur rêve illimité.

Cependant, plein de faim dans sa peau flasque et rude,

Le sinistre Rôdeur des steppes de la mer

Vient, va, tourne, et, flairant au loin la solitude,

Entre-bâille d'ennui ses mâchoires de fer.

Certes, il n'a souci de l'immensité bleue,

Des Trois Rois, du Triangle ou du long Scorpion

Qui tord dans l'infini sa flamboyante queue,

Ni de l'Ourse qui plonge au clair Septentrion.

Il ne sait que la chair qu'on broie et qu'on dépèce,

Et, toujours absorbé dans son désir sanglant,

Au fond des masses d'eau lourdes d'une ombre épaisse

Il laisse errer son œil terne, impassible et lent.

Tout est vide et muet. Rien qui nage ou qui flotte,

Qui soit vivant ou mort, qu'il puisse entendre ou voir.

Il reste inerte, aveugle, et son grêle pilote

Se pose pour dormir sur son aileron noir.

Va, monstre ! tu n'es pas autre que nous ne sommes,

Plus hideux, plus féroce, ou plus désespéré.

Console-toi ! demain tu mangeras des hommes,

Demain par l'homme aussi tu seras dévoré.

La Faim sacrée est un long meurtre légitime

Des profondeurs de l'ombre aux cieux resplendissants,

Et l'homme et le requin, égorgeur ou victime,

Devant ta face, ô Mort, sont tous deux innocents.