Sæva mater amorum

By Camille Saint-Saëns

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Tu m’as persécuté toujours dans ta colère ;

Tu n’as pas pardonné,

Ô Vénus ! qu’au grand art, à l’étude sévère

Mon cœur se fût donné ;

Et tu m’as mis au flanc la chimère éternelle

De l’Idéal rêvé :

L’amour pur comme l’eau des lacs, profond comme elle,

Que je n’ai pas trouvé.

Qui sait ? pour vivre heureux dans les bras de la femme

Et protégé par toi,

Fille des flots amers ! peut-être au fond de l’âme

Faut-il avoir la foi,

Ne pas chercher un cœur pareil au sien, qui batte

Toujours à l’unisson,

Se contenter de la poupée, et quand on gratte

Rire en voyant le son :

Croire quand même, alors que l’effronté mensonge

Vient nous crever les yeux,

Prendre pour vérité ce qui n’est qu’un vain songe

Et l’enfer pour les cieux ;

Oublier tout, ne voir que la femme en ce monde,

Se coucher sur le seuil

Et sous un pied vainqueur jusqu’en la boue immonde

Abattre son orgueil.

L’homme, ô Vénus ! peut-il dans ton culte perfide

Trouver le vrai bonheur,

S’il doit sacrifier sur ton autel avide

Ce qui fait sa grandeur ?

Qu’il soit maudit, l’autel dont la flamme dévore

Et la science et l’art,

Qui bannit la pensée et du cœur qui l’adore

Veut le sang pour sa part !

Déesse sans pitié, charmerais-tu le monde

Pour le déshériter ?

Mère de la beauté, tu dois être féconde

Ou ne pas exister.