Saint-cloud

By Émile Bergerat

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Je chante ces enfants d'Obus

Qui, par le secours du pétrole,

Ont fait cuire sans casserole

L'Hydre Saint-Cloud, fils de Phœbus !

– Ce Saint-Cloud était, dans son antre,

Un monstre horrible et malfaisant !

Il avait,— c'est rare à présent ! —

Un œil rond au milieu du ventre.

Accoudé le jour et la nuit

Sur le penchant d'une colline,

Il jouait de la mandoline !

–Sorte de guitare qui nuit. —

Il chantait la faridondaine !

– Laisser-aller inconvenant ,

Il permettait à tout venant

De lui monter sur la bedaine.

Ses pieds pendaient au fil de l'eau,

Et, tendant une jambe obscène,

Il faisait un pont sur la Seine

A ceux qu'attirait ce tableau !

Ce cyclope était ventriloque

Et contrefaisait sous les bois

De bons amoureux qui parfois

Grâce à lui battaient la breloque.

Il recevait de noirs tritons,

Gens de rien, demi-dieux quelconques,

Qui s'époumonaient dans des conques

Qu'on nomme aux enfers : Mirlitons !

Il hébergeait des saltimbanques,

Et même des pitres forains

Qui trompaient tous les riverains

Par les mensonges de leurs banques !

Le monstre se faisait croupier

De macarons, ainsi qu'à Bade !

Et saignait, ô naïf troubade,

Ton escarcelle de troupier !

Même il donnait la comédie,

Dans quel costume ! en caleçons !

Pleine d'immorales leçons

Auxquelles rien ne remédie !

Il criait : Boum boum ! et zing zing !

Il crevait des tambours de basques !

Il s'affublait d'horribles casques

Moitié papier et moitié zinc !

Il organisait des quadrilles,

Vrais gymnases de cachuchas,

Où l'on voyait de petits chats

Entre les bras de gros mandrilles.

Il lançait d'infâmes pétards

Dans les jambes du pauvre monde,

Et sur la surface de l'onde

Faisait remonter les têtards !

Voyait-il passer dans leurs yoles

Des bourgeois en fin drap d'Elbeuf,

Il soufflait dessus comme un bœuf

Pour les induire en cabrioles ;

Et par ce procédé cruel

Les menant à résipiscence

Débarquait leur concupiscence

A ses bals de Pantagruel !

Dirai-je les crimes encore

De cet Hydre ? de ce Cacus ?

Fils incestueux de Bacchus

Et de sa fille Terpsychore ?

Grâce aux conseils de ses volants

Le petit garçon en jaquette

Courtisait avec la raquette

La petite fille en volants !

Il encourageait la guimbarde

Et le pistolet de salon !

Que dis-je ? il usait du ballon

Pour montrer comment on bombarde !

Le simoun et le sirocco

Font des oasis dans la gorge

A côté de ses sucres d'orge

A l'absinthe et de son coco !

Que dire de ses croquignoles,

De ses gaufres ? des tombolas

Où des rois pseudobamboulas,

Dans la langue des Batignolles,

Faisaient aux dévotes d'Auteuil

Cette injure que nous sentîmes

De leur donner pour dix centimes

Un pot de chambre orné d'un œil !

Car sa licence était sans bornes

Et ne redoutait nul affront !

Les moindres boutons sur un front

Avec lui devenaient des cornes !

Dès que l'on tombait sous sa main

Il fallait rire, aimer, de force !

Il vous rabotait comme écorce

Têtes et cœurs de parchemin !

Ce drôle de la pire espèce

Prenait un méchant air bénin

Pour vous infuser le venin

De sa grosse allégresse épaisse !

Il arrosait les Magistrats,

Les Sénateurs, les Diplomates,

De je ne sais quels aromates

A surexciter des castrats ;

Et c'était à vous rendre jaunes

Comme des citrons indignés,

De les voir bondir, résignés,

Parmi les couples de béjaunes !

Scandale à dresser les cheveux

Des personnes indifférentes !

Les oncles lui lâchaient des rentes

Qu'ils doivent encore aux neveux !

Et ce bacchanal de Silène

S'en allait, par delà les bois,

Agiter le cœur et les doigts

Des peintresses en porcelaine !

Les fesses rejoignaient les pieds !

Les baisers rattrapaient les lèvres ;

Bref on n'entendait jusqu'à Sèvres

Qu'amoureux et qu'estropiés !

Et s'en allait à la malheure

Tout ce qu'on respecte ici-bas !

On rajustait jusqu'à ses bas

Devant le monde ! — Moi, j'en pleure !

Les carapaces de homard

Fleurissaient sur les aubépines !

Enlèvement des Proserpines

Avec les bouchons de pomard !

On s'allongeait des estocades

De demoiselles à messieurs !

On se laissait glisser plusieurs

Afin d'imiter les cascades !

On fuyait à deux en disant :

« Voyons un peu si l'on m'attrape ! »

Et c'était une chausse-trape

Où tombait l’œil du médisant

D'affreux plaisants, de branche en branche,

Parodiaient la voix du coq !

Et l'on faisait du Paul de Kock

Au lieu de lire Malebranche !

Du bout élastique des sticks

Au bord des tuyaux acoustiques,

On contrefaisait les moustiques,

Antique tic de vieux loustics !…

J'espère bien qu'un La Bruyère

Doublé d'un ardent Juvénal

Peindra le désordre vénal

De cet hydre, ivre de gruyère !

Que Saint-Cloud n'échappera pas

Aux lanières de la satire !

Qu'on dira combien ce Satyre

Mangeait de melons par repas !

J'espère bien que les crevettes

Auront leur tour, sombres douleurs !

Châtiment ! c'est de tes couleurs

Qu'il faudra que tu le revêtes,

Ce monstre ! Il aurait tes oublis ?

Mais on dirait que nous l'aidâmes

A manger ses plaisirs-mesdames,

A défeuilleter ses oublis !

Eh quoi ! l'innocente écrevisse,

La sardine, le goujon frais,

Dix-huit ans auraient fait les frais

Des séductions de novice !

Quoi ! l'omelette et le radis

Auront assisté près du beurre

Aux détournements de mineure,

Pour qu'il l'emporte en paradis !

Quoi ! des balançoires d'Armide,

Images du parfait hymen,

Auront rapproché le chemin

Du loup à la brebis timide !

Quoi ! de naïfs chevaux de bois

Auront fait naître des furoncles,

A ces choses que chez les oncles

Les neveux voilaient autrefois !

Ainsi la toupie hollandaise,

Le jeu de boule, les billards,

Accéléraient des corbillards

Aux ingrats batifolants d'aise !

Ainsi ces bals et ces lampions,

Ces cymbales, ces saxophones,

Servaient à réveiller les faunes

Cachés sous l'habit des Scipions !

Et, satisfait, la nuit venue,

L'Hydre Saint-Cloud, fils de Bacchus,

Aurait fait sauter ses écus,

Ainsi qu'un jongleur, sous la nue ;

Et jusqu'au retour du festin

Reprenant sa pose et sa flûte,

Il aurait dit au travail : flûte !

Il aurait dit zut : au destin ! ! !

Non ! non ! l'exécrable vampire

Ne retardait que son Léthé !

Il avait dansé tout l'été ;

Il avait chanté tout l'Empire !…

Les enfants d'Obus sont venus

Venger la morale outragée ! —

Bons jeunes gens ! doux ! ingénus !

Un miel ! un sucre ! une dragée !

Ils ont cerné l'Hydre Saint-Cloud

Qui, les voyant sur la colline,

Prenait déjà sa mandoline

Depuis six mois pendue au clou,

Et, débordant, par leurs écluses,

Sur l'affreux joueur de syrinx,

Ils lui coupèrent le larynx

Et toutes les chansons incluses !

Puis ils lui crevèrent son œil

Afin d'en occuper le centre,

Et pénétrèrent dans son ventre

Tapissé de nids d'écureuil ! —

« Mes enfants, hurlait le Cyclope,

« Vous ne me remettez donc pas ?

« Je vous ai fait danser des pas

« Que vous divulguiez à l'Europe !

« Je suis votre ménétrier !

« Quand vous êtes partis en guerre

« Vous avez tous chez moi naguère

« Sablé le coup de l'étrier !

« Vous faites erreur, je suppose,

« Sur une identité de noms :

« Vous prenez pour de vrais canons

« Ceux que je bois quand je compose !

« De mon joyeux petit bedon

« Le soleil fait mûrir la poire ;

« Si je suis gendre de Grégoire

« C'est grâce au curé de Meudon !

« Je suis un ogre très-bon zigue !

« Quand vient l'hiver, au coin du feu,

« Avec les astres du vrai Dieu

« Je fais mon cinq cents de bezigue !

« Je laisse à l'amiral Napier

« Toutes les mers, jusqu'aux Antilles !

« Et ne lance que de gentilles

« Petites flottes en papier !

« Je laisse à Krupp ses mécaniques

« Aux arguments déterminants !

« Et n'ai que des pois fulminants

« En fait de choses volcaniques !

« Je ne gêne Bismark, Cavour,

« Gortschakoff, de Beust ni Gladstone !

« En gaîté, je suis autochthone,

« Je décentralise en amour !

« Pourquoi m'égorgez-vous ? C'est bête !

« Moi mort, avec qui rirez-vous ?

« Vous devriez doter les fous

« Dans ce monde où l'homme s'embête !

« Où le fils de Teut sent en lui

« Ce mal tourner à la souffrance !

« Vous voulez donc venger la France

« En mourant, chez elle, d'ennui ?— »

Ce fut son mensonge du cygne !

Les timides enfants d'Obus

Ne comprirent rien au rébus

De cette impénitence insigne !

Ils approchèrent des barils

D'une liqueur bitumineuse

Que dans leur valeur lumineuse

Ils ne destinaient qu'à Paris

Et, l'ayant d'abord enflammée

Selon le procédé du punch,

Ils invitèrent à ce lunch

Définitif la Renommée !

Elle vint, admira d'abord

L'auto-da-fé du méchant Hydre,

Arrêta l'heure à sa clepsydre,

Et fit l'inventaire du mort.

Mais ne trouvant plus dans l'armoire

Ni le linge ni les couverts,

Mais rien que les tiroirs ouverts,

Mit ce secret dans sa mémoire ! —

J'ai chanté ces enfants d'Obus

Qui, par le secours du pétrole,

Ont fait cuire sans casserole

L'Hydre Saint-Cloud, fils de Phœbus !