Sainte benzine

By Maurice Étienne Legrand

Written 1894-01-01 - 1894-01-01

Dans nos soirées, les jeunes gens

Qui se piquent d'être galants

Mettent des gants

Blancs.

(Je dois ajouter qu'il n'y a guère

Que le caissier du Crédit Foncier

Qui s'obstine à porter des gants foncés ;

Mais l'on sait assez

Qu'il n'a pas les bonnes manières.)

Mais vous comprenez parfaitement

Que les gants blancs,

En dansant,

C'est très salissant ; —

Et ce n'est pas avec les émoluments

Que nous donne le Gouvernement

Que nous pouvons nous mettre en frais,

Chaque soir, de nouveaux gants frais ; —

D'autant que, cet hiver,

Le mouvement mondain prend des proportions extraordinaires

Nous avons eu deux bals à la Préfecture ;

Les gens bien informés assurent

Qu'il y aura un autre bal

Chez le Général,

Un autre chez le Président du Tribunal,

Et un à la Banque de France

(Si le directeur ne perd pas sa vieille tante).

Avouez qu'alors les gants, sans benzine,

Ce serait la ruine, la ruine…

Benzine, benzine, benzine sainte,

Des employés à deux mille cinq !

(La mie de pain, ça se sent moins,

Mais ça nettoie beaucoup moins bien.)

Maintenant il y a des gens poseurs,

Pour prétendre que cette odeur

C'est abominable ; —

Avis d'ailleurs contestable,

Car je sais des narines

Qui ne détestent pas un petit mélange de benzine.

Et puis, direz-vous aussi que ça manque de chic ?

Ça dénote simplement le garçon pratique,

Et il me semble que, quand on veut marier sa fille,

Un jeune homme qui sent la benzine

Doit inspirer plus de confiance aux mères de famille.