Sainte madeleine inutile

By Henri Barbusse

Written 1895-01-01 - 1895-01-01

Dans le coin où le soir t'oublie,

Tu ne sens pas le vieil amour

Qu'a mis sur ta tête pâlie

La fête ignorante du jour.

Dans le repos où tu reposes,

Tu ne sens pas, ô grave sœur,

Cette clarté des vagues choses

Qui l'illumine avec douceur…

Voici le soir. Toujours semblable

Sur le seuil d'or des jours d'été,

En vain le soleil adorable

T'a fait un peu de charité.

Tu n'es pas plus douce — plus sombre,

Pourtant, beaucoup étaient venus

Pour t'écouter pleurer de l'ombre

Et se troubler de tes doigts nus.

Tu n'as même pas sur la pierre,

Pendant un vague et triste instant,

Souri comme — un peu de lumière

À ces pauvres voix qu'on entend.

Tu lèves sans douleur, sans joie

Tes yeux où le soleil se perd,

Tes mains où notre amour se noie

Comme un bon frisson dans la mer.

Oh ! pendant que, morne débâcle,

Nous passons dans un morne bruit,

Si tu faisais le doux miracle

D'avoir un peu froid dans la nuit…

Si trop calme et belle sans trêve

Aux beaux silences étoilés,

Tes yeux s'appauvrissaient du rêve

Dont nos regards sont désolés…

On viendrait te voir, simple et chère,

Indécise comme un secret,

Avec la robe de prière

Qu'un humble cierge te ferait.

Tu serais ce qui fait renaître

L'âme heureuse, le songe éteint…

Et ton chemin serait peut-être

La caresse de mon destin.

Tu serais l'amour, et l'enfance…

Et pourtant, toi qui ne dis rien,

Et moi qui souris de souffrance,

Je sens que ton silence est bien.

Je t'adore dans ton grand règne,

Et dans l'espace sans amours.

Tu ne dis rien comme l'on saigne,

Et te voir, c'est pleurer toujours.

Oh ! sans raison, sans mal, sans crimes,

Et sans remords au fond de moi,

Je voudrais à tes pieds sublimes

Pleurer que la lumière soit !

Pleurer que le jour s'irradie

Que la nuit brûle dans les cieux,

Pleurer tout ce pauvre incendie

Qui monte humblement dans nos yeux…

Tandis que les vieilles aux « simples »

Marmonnent un air enchanté,

Tu regardes de tes yeux simples

Le monde de simplicité.

Et tandis que sans espérance

Nous passons et ne parlons pas,

Tu comprends avec ton silence

La prière que font nos pas.

Tu regardes, toujours la même,

Tu souris, comme ton ciel bleu,

Et quand on crie ou qu'on blasphème,

Tu laisses dire, comme Dieu.