Saintes alliées

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1918-01-01 - 1918-01-01

Notre Dame de nuit, sombre sur un ciel sombre

Dans ce Paris en demi-deuil,

Longtemps je suis restée, infime, dans ton ombre,

A t'écouter parler de prière et d'orgueil.

Montagne de beauté, peut-être menacée

Malgré l'âge et le droit divin,

J'entendais comme un glas sonner dans ma pensée

Ces noms couverts de sang : Reims, Malines, Louvain.

N'est-ce qu'illusion des nuages obliques ?

Tes flancs ne remuaient-ils pas ? ?

N'allais-je pas te voir allonger pas à pas

Tes pattes d'animal aux os préhistoriques ?

Que si, dans quelque lieu de lutte, un rendez-vous

Attire au loin nos cathédrales,

On entendra, parmi les rires et les râles,

Leur furieux élan de monstres en courroux.

Je te vois dans la nuit, fantastique bataille,

Où, dans le flot des alliés,

Les tours marchent de front, et, de toute leur taille,

Écrasent l'ennemi par larges milliers.

Une immense terreur accueille les géantes.

Le cri des cloches dit leurs noms.

Au rauque grondement des orgues, les canons

Ont cessé la clameur de leurs gueules béantes.

‒ Silence, terre et ciel ! Silence, combattants !

C'est l'écrasement d'une engeance.

Voici venir au loin les grands léviathans

Et leurs profils à jour qui demandent vengeance.

Les flèches des clochers ont déchiré le ciel ;

On entend s'effondrer les plaines.

Cathédrales, c'est vous, ô métropolitaines,

Revanche de la pierre et du surnaturel !