Salëun ou Le Petit Ermite

By Catulle Mendès

Written 1876-01-01 - 1876-01-01

Quand il avait grand'faim, ayant longtemps mangé

De l'herbe comme un faon, des mûres comme un geai,

Le petit Salëun s'en allait à l'aumône.

A Dol, à Saint-Briac, dès qu'on sortait du prône,

Lui, comme un passereau qui quête un grain de mil,

« Maria ! Maria ! Maria ! » disait-il ;

Rien de plus, mais d'un air si plaintif et si tendre

Que tous avaient chagrin et plaisir à l'entendre.

Ou, s'il voyait quelqu'un devant l'âtre attablé,

Il disait en montrant le pain d'orge et de blé,

Mais tout bas, car le bruit peut fâcher quand on mange :

« J'y mordrais bien aussi, si j'en avais ! » Pauvre ange !

Or, de Dol à Kergloff, il n'est que bons chrétiens ;

Nul ne criait : « Va-t'en ! » Plus d'un répondait : « Tiens,

Prends ! » Et, le soir, tout seul, dans la lande lointaine,

Il mangeait sous un arbre, au bord de sa fontaine.

Quand il avait grand froid, — les hivers sont plus durs

Si c'est les quatre vents qui sont les quatre murs, —

Le petit Salëun se hissait dans son arbre.

Il neigeait, il gelait à fendre pierre et marbre,

Et l'enfant, comme après la tonte une brebis,

N'avait que sa peau rose hélas ! pour tous habits.

Mais il se cramponnait des doigts aux branches grêles,

Allait, venait, montait, planait, avait des ailes,

En chantant : « Maria ! Maria ! » sous les cieux.

Le charreton qui passe avec un bruit d'essieux

S'imaginait, n'osant regarder en arrière,

Qu'un bel oiseau faisait dans l'arbre sa prière.

A présent qu'on l'a mis en la châsse d'or fin,

Le petit Salëun n'a plus ni froid ni faim.

Seulement, sous son arbre, au bord de sa fontaine,

Un beau lys a poussé dans la lande lointaine,

Un lys si beau que nul n'en vit jamais de tel ;

L'été, l'hiver, n'importe, il fleurit, immortel,

Plein d'un parfum plus doux qu'un encens de chapelle ;

Et si, passant par là, le soir, quelqu'un appelle :

« Salëun ! Salëun ! » le frêle lys mouvant

Murmure : « Maria ! Maria ! » dans le vent…